Vous êtes dans     
 
 
 



 
 
 

LE DEVOIR

LIBRE OPINION
1999-02-23

Pour une charte
de la qualité de la langue

Jean-Marc Léger
Ancien journaliste,
l'auteur a été le premier directeur
de l'Office de la langue française
de 1961 à 1963

Il m'arrive, comme à plusieurs de mes compatriotes, je le suppose, d'éprouver un sentiment d'accablement devant la permanence de notre misère langagière, devant l'obligation de reprendre sans cesse les mêmes combats.

Naguère encore, on déplorait et on combattait, dans le milieu scolaire principalement, la pauvreté du vocabulaire, les anglicismes, barbarismes et autres solécismes, le relâchement de la prononciation.  Cet effort quotidien a pratiquement disparu, en même temps que le respect et la maîtrise de la langue.  Aujourd'hui, nous sommes devant une situation d'une autre ampleur et d'une nature différente; c'est le sens même, le sens élémentaire de la langue qui est en cause.  La perte du sens de la langue se manifeste par exemple dans la confusion des niveaux de langage, dans l'imprécision croissante et la pauvreté du vocabulaire, parfois dans l'ignorance même de la signification des mots, employés l'un pour l'autre et, plus grave, dans une nouvelle anglicisation pernicieuse, celle des tournures et des métaphores, de la syntaxe même, crise encore aggravée par la faiblesse de la culture générale.

La démission de l'école et des médias, aggravée par l'inaction ou l'incurie des pouvoirs publics, prépare l'asservissement des esprits et celui des âmes.  Il s'agit en vérité d'un problème de civilisation.  Il conviendrait d'afficher partout et de méditer cette parole de Régis Debray: "Quand les citoyens perdent la maîtrise de la langue et du passé commun, quand l'institution scolaire n'a plus pour souci premier d'inculquer la vigueur et la rigueur de la pensée, le pays perd bientôt la maîtrise de sa politique et de son destin" (Contretemps).

Respecter l'enfant et le citoyen dans l'enfant, c'est d'abord lui inculquer le sens de la langue, le doter de cet outil indispensable, premier savoir ouvrant sur tous les savoirs, qu'est la maîtrise de la langue, base essentielle de toute culture.  Cette obligation incombe à l'institution entière et à tout le corps professoral.  Le redressement, c'est-à-dire la reconquête de la langue, sera l'oeuvre de plusieurs générations et ne sera possible que par la prise de conscience collective, au prix de mesures radicales et par une législation audacieuse et contraignante, à la mesure du péril.  Le ministère de l'Éducation envisage d'accroître la part de l'horaire consacrée à l'enseignement du français à l'école secondaire, ce qui est évidemment souhaitable (malgré le curieux "avis" du Conseil supérieur de l'éducation), mais il faut bien plus et dans une autre perspective; une action globale et permanente, de la maternelle, voire de la "garderie" au collège, avec une préoccupation maîtresse: que l'apprentissage puis la maîtrise de la langue soient au coeur du processus scolaire pendant toute la durée des études.  Il est vrai que tous les enseignants, à tous les niveaux et dans toutes disciplines, doivent se considérer comme des professeurs de français, dans une certaine mesure; c'est là un voeu simplement qui, de toute façon, ne peut être qu'un complément à l'action première des professeurs de français, et n'aura de sens que dans le cadre d'une entreprise globale de redressement.

La gravité de la situation appelle une intervention des pouvoirs publics, peut-être sous la forme d'une charte de la qualité de la langue, distincte et complémentaire de la loi 101 (dont il faudrait d'ailleurs une version nouvelle, renforcée, pour la protéger des prédateurs qui cherchent à en arracher les derniers lambeaux), aussi nécessaire que celle-ci.  Les ministères de l'Éducation, de la Culture, des Communications, avec le concours du Conseil de la langue française, seraient les maîtres d'oeuvre naturels d'une telle législation.  Cette charte devrait être contraignante pour l'institution scolaire et pour l'administration elle-même, et puissamment incitative à l'endroit des médias et des agences de publicité.

La langue française est à la fois notre bien le plus précieux, le coeur de notre identité, ce qui nous situe dans l'histoire et dans le monde.  Comment parler de souveraineté, ou simplement d'autonomie du Québec, rechercher celle-là ou défendre celle-ci (ce qu'il en reste) si on n'a plus le sens et le respect de sa langue, la connaissance élémentaire de son histoire, une ardente fierté de l'une et de l'autre.  L'indifférence, l'inaction ou la résignation face à une situation aussi dramatique équivaudrait à une forme de complicité objective, à la "non-assistance à nation en danger".  À moins d'un proche et puissant sursaut, le glissement vers la "cajunisation" deviendra inéluctable.

Le redressement passe par une prise de conscience collective, par une volonté claire et ferme de l'État, par la mobilisation de tous les acteurs, par un plan ambitieux de reconquête de la langue.  Alors, peut-être y aurait-il lieu d'entretenir un prudent optimisme.  Comment ne pas revenir une fois encore à l'admirable Fernand Dumont: "À tout prendre, pour être citoyen, deux savoirs sont indispensables, la langue et l'histoire" (Raisons communes).


Québec un Pays    Accueil   Je me souviens