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De la rue au Bunker
Andrée Ferretti

 
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De la rue au bunker
par Mme Andrée Ferretti

note de présentation:

Dans mon pamphlet Le parti québécois: Pour ou contre l'indépendance? publié chez Lanctôt éditeur, en octobre 1996, j'avais dans le chapitre 2 vertement critiqué les hautes instances du Parti québécois pour leur empressement à blâmer Jacques Parizeau pour les propos tenus par ce dernier au soir du référendum.

Au delà, je montrais la perversité de notre constante tendance à l'autoflagellation.

La version ci-jointe est tirée du manuscrit de La passion de l'engagement qui a republié cette partie du pamphlet.

Le Parti québécois : 
Pour ou contre l’indépendance ?, 
Montréal, Lanctôt éditeur, 1996, pp. 43-79.

 
Après avoir failli remporter la victoire au référendum de 1995, le gouvernement du Parti québécois (dirigé par Lucien Bouchard depuis janvier 1996) met l’accent sur l’assainissement des finances publiques reportant ainsi à plus tard la tenue d’un prochain référendum. Andrée Ferretti s’oppose à cet état de fait. Pendant l’été 1996, elle rédige un virulent pamphlet contre les inclinaisons du gouvernement de Lucien Bouchard et en appelle de toutes ses forces à la reprise de la lutte pour l’indépendance du Québec. 

Introduction

J’ai la chance d’avoir vécu la fin de ma vingtaine à une époque qui avait de la tenue. C’était le début des années soixante. Nous, les French pea soup, nous, les frogs, nous osions pour la première fois depuis plus d’un siècle, franchir la rue Saint-Laurent, cette ligne de démarcation, en plein cœur de Montréal, entre les Français et les Anglais, les pauvres et les riches, les malappris et les distingués, le cheap labor et le grand patronat, entre les dominés et les maîtres. Nous avancions main dans la main, le cœur encore un peu serré mais la tête haute, avec un sentiment d’enivrante délivrance, comme si chacun sentait, comprenait, savait que cette simple déambulation dans les rues du bastion ennemi, sous l’énorme poussée d’une initiative enfin reconquise, faisait vaciller l’ordre immobile, l’ordre établi.

Le R I N : 
une lutte pour la conquête
d’un État québécois pleinement souverain

La fondation du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), en septembre 1960, avait donné le coup d’envoi de cette reconquête de Montréal, prélude à la reconquête du Québec. Son discours décolonisateur et son action émancipatrice furent les pierres d’assise de la libération de l’état d’infériorité et du sentiment d’impuissance dans lesquels s’enlisait le peuple canadien-français, depuis les tragiques défaites de 1837 et 1838 et la cruelle répression qui s’ensuivit.

Sur tous les fronts et dans tous ses discours, le RIN s’employait avec rigueur à démontrer, en les démontant, les rouages de notre dépendance politique, de notre domination économique, de notre exploitation sociale et de notre oppression culturelle, et leurs effets aliénants. Il s’employait à établir de manière irréfutable la relation fondamentale entre la possibilité d’une pleine affirmation de l’identité nationale et la nécessité d’une pleine maîtrise du pouvoir d’État. Notre lutte, insistait-il, est une lutte pour la conquête d’un État québécois pleinement souverain. Le discours riniste rompait ainsi avec le traditionnel discours de survivance et faisait naître dans le peuple une conscience nationale plutôt que nationaliste.

Sous l’impulsion du RIN, le mouvement indépendantiste prit rapidement de l’ampleur. Il se déploya dans plusieurs autres formations : mouvements et partis. Il donna lieu à la publication de multiples manifestes, journaux et revues, tous plus radicaux les uns que les autres dans leurs dénonciations du système canadien de domination, et des institutions et entreprises québécoises qui y collaboraient; il suscita la tenue d’innombrables colloques, assemblées publiques et réunions de cuisine, pour que la parole advienne à ce peuple obligé de parler une langue étrangère ou à se taire;  il organisa des sit in, des manifestations de rue, des grèves où se mêlaient inextricablement revendications nationales et revendications sociales; il se lança même dans certaines opérations illégales, plus ou moins violentes, assiégeant, pour la première fois depuis la Conquête, la garnison anglo-québécoise du colonialisme et de l’impérialisme du Canada anglo-saxon. Il se répandit dans les collèges et les universités, dans les usines et les bureaux, chez les cultivateurs, les bûcherons, les pêcheurs, s’implantant partout au Québec, s’extériorisant même dans des cellules formées à New York et à Paris. Si bien qu’aux élections du 5 juin 1966, moins de six ans après sa naissance, représenté par deux partis, l’un de gauche, le RIN, l’autre plus conservateur, le RN (Ralliement national), le mouvement recueillait déjà 12% du vote francophone, bien qu’il n’ait présenté des candidats que dans 76 des 108 circonscriptions alors existantes, envoyant du même coup les libéraux des Jean Lesage, Eric Kierans, Paul Gérin-Lajoie et René Lévesque dans l’opposition.

Sous l’impulsion du RIN, le mouvement indépendantiste, en effet, était devenu la principale force politique du Québec. Pas un parti, tant canadien que québécois, qui n’était contraint de tenir compte de sa remise en question radicale et globale du système fédéraliste canadien dans l’élaboration de ses politiques et de ses stratégies.

Tandis que du côté fédéral, on organisait rapidement la contre-offensive, en l’appuyant sur la stratégie de la carotte et du bâton jusqu’à l’arrivée au pouvoir, en 1968, de Pierre Elliot Trudeau qui la restreignit aux seuls coups de force et dénonciations du nationalisme québécois, du côté québécois, selon les bonnes vieilles tactiques du colonisé, toute la classe politique, d’un bord à l’autre de la Chambre, profita de la popularité croissante de l’option indépendantiste pour faire chanter le maître et du même coup se faire du capital électoral.

Du capital électoral
chez les partis politiques du Québec

C’était à qui se fendrait de la déclaration la plus fracassante sur la faillite de la Confédération et sur la nécessité de la refaire entièrement. « Avant 1967 », précisait en janvier 1963 Daniel Johnson père, alors chef de l’Union nationale et de l’opposition officielle, « sinon le Québec n’aura d’autre choix que l’indépendance ». « Avant 1966 », renchérissait Réal Caouette, en février 1964, affirmant que « le Parti créditiste du Québec deviendrait indépendantiste si, à cette date, Ottawa n’avait pas cédé au Québec des pouvoirs importants sur l’immigration, la monnaie, le crédit et les impôts ».

Il s’agissait bien de cela : l’indépendance, non comme valeur primordiale de liberté, non comme outil essentiel d’une véritable émancipation nationale, mais comme pis-aller, comme menace, comme instrument de chantage pour l’obtention de la part d’Ottawa du plus grand nombre possible de concessions.

Malheureusement, pour ces indécrottables provincialistes, leur déguisement en hommes libres ne trompa pas les pitres d’Ottawa, puisque, aussi bien, on n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace.

Les pitres d’Ottawa

Dès 1965, tous les mandarins fédéraux avaient compris que plus ils cédaient aux revendications des Québécois, plus ceux-ci devenaient exigeants. Ils mirent aussitôt fin aux concessions d’une véritable portée accordées aux libéraux de Jean Lesage par le premier ministre libéral, Lester B.Pearson, depuis son arrivée au pouvoir, en 1963. Comprenant que les réformes amorcées par le Québec, sous la pression du mouvement indépendantiste, contribuaient au développement de celui-ci plutôt que d’en freiner la montée, non seulement refusèrent-ils toute remise de nouveaux pouvoirs au Québec, mais ils reprirent leurs empiètements sur les compétences provinciales. En plus de faire tourner court ladite "Révolution tranquille", ils vouaient ainsi clairement à une fin de non-recevoir toute exigence d’une refonte du fédéralisme « basée sur l’égalité des deux nations », comme le réclamait déjà, en ces termes précis, en novembre 1963, Pierre Laporte, alors ministre des Affaires municipales.

René Lévesque

Ce qui, quatre ans plus tard, n’empêcha pas René Lévesque de revenir à la charge. Au congrès général de son parti, tenu à la fin du moins de novembre 1967, il présentait aux délégués une proposition de refonte constitutionnelle qui visait à faire du Québec et du Canada des États égaux et associés au sein d’une nouvelle fédération. Ultime tentative de réalisation de l’objectif majeur de la Révolution tranquille, dont le Parti libéral avait été le principal maître d’œuvre : créer un État québécois suffisamment puissant et autonome pour libérer le développement économique du Québec de l’emprise absolue de la bourgeoisie canadienne et de favoriser ainsi la naissance et l’épanouissement d’une bourgeoisie québécoise dès lors susceptible d’orienter et de maîtriser ce développement dans l’intérêt général de la société québécoise, tant aux plans social et culturel que proprement économique.

De la bourgeoisie canadienne

Parfaitement inscrite dans cette logique de la Révolution tranquille, la proposition de René Lévesque n’en fut pas moins battue à plate couture et, ô ironie du sort, par l’action concertée des membres les plus influents de cette bourgeoisie québécoise montante téléguidée par les délégués, nombreux dans le parti, de la grande bourgeoisie canadienne. Celle-ci avait compris, depuis quelques années déjà, cet enjeu principal de la politique libérale québécoise déployée depuis le début des années soixante et s’y opposait depuis 1965, par l’intermédiaire des politiques fédérales, mais elle n’avait pas cru qu’il donnerait lieu à un projet aussi ambitieux. Elle mit donc tout en œuvre pour que le Parti libéral rejette sans hésitation ni ambiguïté cette proposition de réforme constitutionnelle qui, si elle était réalisée, fissurerait le système de sa domination. L’État canadien en était le garant, la bourgeoisie canadienne ne pouvait donc accepter qu’il se décompose et se retrouve sur un pied d’égalité juridique avec un autre État national, même si celui-ci, selon le projet, ne remettait aucunement en question le fonctionnement global du capitalisme pancanadien. C’est sans difficulté que ses délégués obtinrent la collaboration de notre gent d’affaires qui, en l967 comme en 1996, n’avait d’autre but que de se tailler une place toujours plus avantageuse aux côtés de la grande bourgeoisie canadienne et même en son sein, ses intérêts étant déjà parfaitement intégrés au développement économique canadien, tant sur le plan des investissements que sur celui des marchés. Quelques-uns de ses représentants siégeaient déjà dans les conseils d’administration des sociétés fédérales d’État et même de quelques grandes corporations pancanadiennes.

Mouvement Souveraineté-Association (MSA).

Tout ce beau monde réussit donc, et sans coup férir – prélude à leurs exploits du 20 mai 1980 et du 30 octobre 1995 – à faire rejeter la proposition de René Lévesque. Même si, d’abord, il ne l’avait évidemment pas prévue, il s’attendait depuis quelques semaines à cette défaite et s’y était préparé. Aussi, à peine eût-il quitté le Parti libéral que René Lévesque fondait le Mouvement Souveraineté-Association (MSA).

De manière stupéfiante, d’ailleurs. Le rejet brutal et sans équivoque de son projet d’États souverains associés par ceux qu’il avait estimé être les principaux intéressés à sa réalisation et ses artisans indispensables, aurait dû le convaincre de l’irréalisme du projet et l’amener à l’abandonner pour faire sien l’objectif de l’indépendance, seule véritable alternative, en tant qu’outil de libération nationale du peuple, d’émancipation politique et sociale à la situation d’infériorité politique et économique du Québec qu’il voulait tant combattre.

On se serait donc attendu à ce qu’il joigne le mouvement indépendantiste qui l’aurait accueilli les bras grands ouverts, conscient de la valeur inestimable d’un tel apport. Grâce à son prestige, grâce à sa verve et à son charisme exceptionnels, grâce aussi à l’autorité que lui conféraient dans l’opinion publique sa riche expérience du pouvoir et la connaissance qu’elle suppose des milieux politiques et économiques canadiens et québécois, l’adhésion de René Lévesque au mouvement de lutte pour l’indépendance n’aurait pu en effet que lui donner une impulsion favorable, sinon décisive, en confirmant sa légitimité et son caractère de nécessité.

Malheureusement, c’est aujourd’hui de notoriété publique, René Lévesque n’était pas indépendantiste, mais l’homme inconsolable de la Révolution tranquille avortée. C’est pourquoi, plutôt que de se dévouer à l’avènement de l’indépendance, il choisit de poursuivre autrement l’œuvre inachevée, en la magnifiant dans l’objectif et sous le vocable de souveraineté-association.

Le Parti libéral lui ayant fait défaut, il décida de créer son propre parti, en l’appuyant sur les forces indépendantistes après s’être donné le temps et les moyens de les contrôler.

Le Mouvement souveraineté-association a été fondée pour répondre à ce besoin : harnacher le mouvement pour l’indépendance nationale, avant de procéder à la création d’un nouveau parti, capable de prendre rapidement le pouvoir.

Il fallait à cette fin rallier à la fois les partisans de l’indépendance et les nationalistes que cette perspective apeurait et qui devaient venir grossir les rangs. La stratégie à déployer était inscrite dans le projet lui-même.

En préconisant la création d’un État québécois souverain, le MSA savait pouvoir compter sur l’appui de la majorité des indépendantistes. L’option souveraineté-association conservait à leurs yeux une valeur suffisamment émancipatrice pour qu’ils l’adoptent sans hésitation, même si elle réduisait le projet politique d’indépendance comme entreprise de libération nationale du peuple québécois et comme source unique de son pouvoir d’autodétermination, à un projet technico-économique d’association d’États égaux, dans lequel ce n’est plus le pouvoir intrinsèque à la souveraineté nationale qui instituerait la Québec partenaire égal du Canada, si le peuple le jugeait utile, mais bel et bien l’association économique avec le Canada, l’assujettisseur séculaire, qui garantirait la viabilité de la souveraineté du Québec. Sans voir l’effet aliénant de ce glissement d’une revendication de liberté qui impliquait que nous nous reconnaissions d’emblée comme des égaux, à une revendication d’égalité qui nous confirmait dans notre sentiment d’impuissance à assumer l’intégralité des pouvoirs d’autodétermination comme attribut normal de notre identité nationale, les indépendantistes ont adhéré au MSA avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils croyaient que le temps venu l’indépendance prévaudrait sur la souveraineté-association. Pour l’heure, cependant, comme on la leur présentait comme une option plus réaliste que l’indépendance et donc plus facilement et plus rapidement réalisable, ils jugèrent de bonne guerre de l’adopter et de la promouvoir. 

En revanche, parce qu’il liait indissociablement la réalisation de la souveraineté du Québec à son association avec le Canada, le MSA rassurait un grand nombre de fédéralistes nationalistes, heureux de pouvoir encore croire à la possibilité d’un réel épanouissement du Québec en son sein, plutôt qu’en dehors, déduisant en toute logique qu’un projet de nouvelle entente avec le Canada qui liait souveraineté et association frappait de non-sens le processus de séparation préalable qu’implique l’accession à l’indépendance.

Pourtant, cette dilution du projet indépendantiste n’apparaissait pas suffisante aux yeux des fondateurs du MSA pour calmer les appréhensions des nationalistes en mal de quadrature du cercle : des réformes qui changeraient tout sans rien changer. Il fallait aussi se démarquer le plus nettement possible des partis indépendantistes, notamment du RIN, considéré comme radical et extrémiste, non seulement par son option, mais par son programme, ses moyens d’action et ses leaders. Un parti qui osait appuyer et même organiser des manifestations risquant de tourner à l’échauffourée avec la police, l’ordre établi ne respectant la démocratie que lorsqu’il ne se sent pas menacé. Un parti qui allait jusqu’à accorder son aide aux militants qui subissaient des procès pour avoir tenté trop fort de le secouer. Un parti fondé sur la lutte et non sur l’image, même s’il avait clairement choisi la voie électorale comme seule voie possible pour le Québec d’accéder à l’indépendance. Ce choix, pour autant, n’en faisait pas un parti électoraliste, exclusivement voué à l’organisation du parti en fonction d’une prise rapide du pouvoir comme objectif prioritaire, conscient qu’on ne peut l’exercer que de la manière dont on le prend. Parti éminemment démocratique, le RIN savait que le pouvoir ne peut être instrument de changement que dans la stricte mesure où le changement voulu est déjà totalement inscrit dans la démarche qui y conduit. On ne peut en effet mener un peuple à son indépendance nationale si on ne l’amène d’emblée à se servir de sa liberté.

Malheureusement pour l’avènement de l’indépendance, les libéraux du MSA, non seulement ne pouvaient pas se reconnaître dans cette effervescence du RIN, mais ils éprouvaient une profonde répugnance pour tout ce qui leur paraissait utopique, imprévisible, désordonné. Aussi trouvèrent-ils le moyen de faire échouer les négociations entre le MSA et le RIN, demandées par celui-ci pour établir les conditions d’une fusion entre les deux formations en vue de la fondation d’un parti unifié.

Dans son livre Le RIN et les débuts du mouvement indépendantiste québécois, André d’Allemagne, président-fondateur du RIN et témoin privilégié de ces négociations, après avoir relaté les péripéties qui ont marqué les rencontres ayant eu lieu entre juin et août 1968, en tire la conclusion suivante :
 

(…) il est vite devenu évident , au cours des entretiens, que la direction du MSA (c’est-à-dire non seulement René Lévesque mais la plupart des anciens libéraux de son entourage) ne souhaitaient pas une fusion avec le RIN mais cherchaient même le moyen de l’éviter, ce qui explique le durcissement des conditions posées par le MSA à mesure que le RIN inventait des formules de compromis. Si le MSA était disposé à accueillir volontiers dans ses rangs, à quelques exceptions près, les militants et les membres du RIN (comme l’avenir, d’ailleurs, le confirmera) il était extrêmement réticent à toute idée de fusion en termes de partis. Pour le MSA, le RIN faisait figure de repoussoir. (1)


Comme il s’agissait en effet de rassurer le peuple plutôt que de continuer à lui désapprendre la peur, le RIN, mouvement décolonisateur qui cherchait à ouvrir aussi grande que possible la porte de la révolte, seule issue par où peut s’échapper le désir de libération et de liberté, ne pouvait que contrarier la volonté du MSA d’agir et de réaliser ses objectifs, en faisant l’économie d’un bouleversement radical des consciences et du rapport dominant-dominé.

Si bien que, involontairement sans doute, mais ce n’en est pas moins l’événement le plus tragique et le plus significatif de l’histoire de nos récentes luttes, le MSA a fait achopper les négociations sur la question des droits linguistiques des anglophones du Québec. Il tenait à tout prix à inscrire la reconnaissance et la protection de ces supposés droits dans le programme du futur parti, alors que le RIN n’était prêt à adopter de telles mesures qu’à la seule condition qu’elles soient temporaires et considérées sous l’angle des privilèges. Divergence de points de vue qui ne pouvait qu’entraîner des prises de position opposées et qui s’exprimèrent brutalement dans « l’affaire de Saint-Léonard ». À la suite de la prise de contrôle par des membres du Mouvement pour l’intégration scolaire (MIS) de la commission scolaire de ce quartier de Montréal et à la suite de leur décision de remplacer dans toutes ses écoles l’enseignement en anglais par un enseignement en français, une crise éclatait qui conduisit à l’adoption de la loi 63. Or, l’enjeu de la crise était l’intégration des immigrants à la majorité francophone. Pourtant le MSA condamna sévèrement l’action du MIS. Au contraire, le RIN l’appuya sans réserve. Alors, écrit André d’Allemagne : 
 

On exige des représentants du RIN, non seulement qu’ils acceptent le point de vue du MSA sur la question linguistique mais qu’en outre ils s’engagent, par documents portant leurs signatures, à défendre personnellement cette position tant à l’intérieur du parti unifié que vis-à-vis de l’extérieur. (2)


Le MSA faisait de cette exigence tout à fait inacceptable pour le RIN une condition sine qua non de la de la poursuite des négociations.

Ainsi, deux mouvements en principe également voués à l’émancipation nationale de leur peuple échouent à s’entendre sur les conceptions qu’ils se font, non pas de l’avenir de ce peuple, mais de celui de l’oppresseur.

Plus aliéné que ça, tu meurs.

À petit feu. En douce. Sournoisement. Car c’est bien ainsi que s’affaiblit et finit par disparaître un peuple à qui on ne reconnaît pas le droit de se consacrer par tous les moyens légitimes à la défense exclusive de son existence nationale menacée.

Faut-il dès lors nous étonner que, près de trente ans plus tard, le peuple québécois en soit toujours à livrer la bataille de la langue?
 

Certes pas, si l’on considère qu’elle est menée sous l’égide du Parti québécois qui en 1996, à l’instar du MSA de 1967, pense et agit comme si le peuple québécois était un peuple fautif du seul fait d’exister. Et vlan! De le culpabiliser. Surtout s’il vient d’avoir l’audace de se dire OUI. C’est donc avec un empressement aussi indigne qu’injustifiable, quoique pas surprenant que les Bernard Landry et autres potentats du gouvernement et du parti battaient leur coulpe en blâmant à qui mieux mieux monsieur Jacques Parizeau qui, envahi par un profond sentiment d’injustice et donc débordé par une saine colère, a osé au soir du référendum identifier les ennemis objectifs du peuple québécois à ce moment précis de son histoire.

Malheureusement, ces potentats si prompts à se scandaliser des propos de tout indépendantiste qui ose appeler un chat, un chat ou plus politiquement dit, un ennemi, un ennemi, se gardent bien d’inviter le peuple québécois à envahir les rues derrière eux pour protester haut et fort, dans l’honneur et la dignité, contre les manifestations de mépris méthodique et malveillant déployées contre lui sur les grandes scènes du monde par ses ennemis séculaires – qu’ils portent leur propre chapeau haut-de-forme ou qu’ils se déguisent en Amérindiens à coiffure de plumes, ou en ethnies en costume du pays, ou, quel spectacle, my God, en Canadien français en coat à queue de ministre du Canada. Tous ces vertueux démocrates, admirez bien la passe, qui n’ont de cesse, quand ils parlent au Québec, de proclamer l’égale appartenance des Québécois de toutes origines au peuple québécois, en limitent la composition, lorsque, ailleurs, ils l’accusent des pires racisme et fascisme, aux seuls Québécois de souche, sans encourir, eux, pour une si honteuse restriction aucunes foudres, ni les leurs, loi du plus fort emporte, ni les nôtres, aliénation oblige.

Ainsi, d’autoflagellation en silence sur les turpitudes de l’adversaire, le parti québécois contribue à miner le sentiment si continûment fragile dans la conscience du peuple québécois de l’absolue légitimité de son droit à une existence nationale pleine et entière, épanouie en État national indépendant, aujourd’hui la forme quasi universelle d’organisation politique des peuples.

La bataille de la langue

Ainsi en sommes-nous encore à livrer la bataille de la langue. Par surcroît, selon la même donne qu’en 1967. C’est en effet la conception aliénée et aliénante que le Parti québécois se fait des droits des anglophones du Québec qui est au cœur du projet de loi linguistique du gouvernement Bouchard.

Bien qu’intitulé « Le français langue commune », le projet de loi 40 maintient en effet la loi 86 qui, bien au-delà de la question de l’affichage commercial dans les deux langues (français et anglais) à laquelle la réduit démagogiquement le débat actuel, avait pour but et a pour résultat une bilinguisation généralisée de la société québécoise. Non seulement a-t-elle permis un élargissement considérable de l’usage de la langue anglaise dans tous les lieux et tous les domaines de l’activité publique, mais elle a redonné à l’anglais son statut de langue officielle dans de nombreux processus administratifs et judiciaires et rétabli son égalité juridique avec le français, en plus de valider la clause Canada. Et j’en passe certainement, n’étant pas en mesure dans ma retraite de l’Anse Mercier, d’effectuer les recherches qui me rappelleraient ou me révéleraient l’étendue des dégâts de la loi 86 sur la francisation du Québec entreprise par la mise en application, en 1977, de la Charte de la langue française.

Pourtant, il y a plus pervers encore comme effet que cette bilinguisation galopante de la société québécoise. Ce qu’il faut comprendre, c’est que, en maintenant la loi 86 dans son propre projet de loi linguistique, le gouvernement du Parti québécois accrédite l’opinion que les revendications des anglophones du Québec sont légitimes, comme le sont celles des minorités nationales, comme elles le deviendront dans un Québec souverain. Pour l’heure, cependant, tant que le Québec demeure une province du Canada, loin d’être légitimes, elles relèvent de l’abus de pouvoir.

Dans le Québec, province du Canada, les anglophones du Québec sont des Canadiens anglais qui constituent le peuple majoritaire du Canada, le peuple qui détient le pouvoir de brimer nos droits et de défaire nos lois en toutes matières, y compris en matière linguistique, comme le démontre la destruction de la Charte de la langue française.

Ainsi, les Canadiens anglais du Québec se sont servis de toutes les institutions juridiques et politiques canadiennes, principalement de la Cour suprême et du gouvernement libéral du Québec, pour faire modifier et abroger un nombre si considérable d’articles de la loi 101 qu’elle en est devenue quasi inopérante.

Et ce n’est pas fini, puisque aussi bien, ils se servent maintenant du gouvernement Bouchard pour maintenir en vigueur la loi 86, qui pour le moment tolère la prépondérance du français au Québec. Pas pour très longtemps, toutefois, s’il faut en croire Howard Galganov et les adeptes de son mouvement, décidés à tout mettre en œuvre pour une bilinguisation intégrale du Québec, prélude à son anglicisation inévitable. Car, comme l’expérience le démontre et comme l’a déjà si bien dit un professeur de Mc Gill, monsieur Gregory Baum, souvent cité depuis : « Au Québec, mettre les deux langues sur le même pied équivaut à mettre les deux pieds sur la même langue », le français évidemment.

Et ce n’est pas fini, puisque aussi bien les Canadiens anglais du Québec useront toujours de tous les pouvoirs dont ils disposent : Loi constitutionnelle canadienne, Parlement canadien, Cour suprême du Canada, Assemblée nationale du Québec, Cour supérieure du Québec, etc., pour arriver à leur fin qui est de vivre au Québec comme chez eux, en peuple majoritaire, puisque au Québec, province du Canada, ils le sont.

Il ne faut dès lors pas nous étonner que le peuple québécois en soit toujours à livrer la bataille de la langue, puisque les Canadiens anglais du Québec n’accepteront jamais de vivre dans une province unilingue française et qu’ils tiennent le gros bout du bâton pour nous imposer leurs droits et privilèges de peuple majoritaire, leurs lois en matière linguistique et culturelle, comme en toutes autres matières.

Ainsi, ils peuvent vivre en anglais au Québec, de leur lever à leur coucher, de la naissance à la mort, non, comme nous nous en donnons l’illusion, parce que nous sommes tolérants, mais parce qu’ils sont intolérants et qu’ils abusent et abuseront toujours du rapport des forces en présence qui, dans un Québec, province du Canada, leur permet de nous écraser.

Et nous nous écrasons, leur épargnant ainsi la peine de nous mater, nous épargnant la peine de nous battre, sans nous rendre compte que c’est cette stratégie qui nous conduit par le chemin le plus direct à la paix du cimetière.

 En passant par la paralysie du bunker.

Car voilà bien où en est arrivé le Parti québécois après bientôt trente ans d’existence : non pas à la réalisation de l’indépendance, non pas à l’important réaménagement des pouvoirs entre le Québec et le Canada visé par le projet souveraineté-association, pas même à l’acquisition d’un seul nouveau pouvoir ni au rapatriement de ceux perdus depuis la Seconde Guerre mondiale, incapable même de protéger la souveraineté de ce qui nous reste de compétences dites exclusives, incapable même de conserver les acquis de la Révolution tranquille et du premier gouvernement Lévesque, mais, au contraire, plus forcé que jamais à un partenariat avec totale dépendance.

En plein exercice du pouvoir pour un troisième mandat, le Parti québécois enlise le Québec dans l’administration quotidienne d’un gouvernement plus provincial que jamais, plus soumis que jamais aux dispositions de la Constitution canadienne de 1982 que l’Assemblée nationale n’a pourtant pas signée. Non seulement se montre-t-il impuissant à réaliser la plus grande partie de son programme électoral, mais ses hautes instances et son gouvernement modifient des pans entiers de ce programme avant même d’avoir soumis ces changements à l’approbation de ses militants qui se réuniront en Congrès en novembre prochain.

Au lieu de se servir du pouvoir comme d’une arme de combat dirigé contre les lois constitutionnelles, les pouvoirs politiques et les puissances économiques qui l’empêchent de légiférer de manière à répondre aux besoins, intérêts et aspirations du peuple québécois, il s’incline devant la situation comme devant une fatalité. En ce troisième mandat d’exercice du pouvoir, le Parti québécois recule en effet sur tous les fronts, aussi bien en matière de développement économique en fonction d’une plus grande justice sociale qu’en matière de développement culturel en fonction du plein épanouissement de l’identité nationale du peuple québécois dans l’intégration de toutes ses composantes ethniques.

Le manque de détermination de ce gouvernement, pourtant récemment placé sous le signe de l’audace, à prendre le taureau par les cornes pour légiférer en faveur des droits et des besoins de la majorité du peuple dans des domaines aussi vitaux pour son avenir que la langue et l’éducation, aussi majeurs que l’équité salariale et l’emploi – hésitation qu’il tente de dissimuler sous une apparente recherche de consensus – non seulement accroît le scepticisme et le désintérêt déjà catastrophique du peuple envers la politique, mais le divise contre lui-même, ainsi des francophones sur la langue, ainsi des travailleurs et des sans-emploi sur les questions de l’emploi et de l’équité salariale, ainsi des agents scolaires sur la réforme de l’éducation, etc.

Bouclant la boucle, de recul en maintien de la confusion en compromis permanents sur les enjeux et les conséquences de la souveraineté d’un État québécois indépendant, ce gouvernement nous conduit à un train d’enfer à tout ce qui était déjà en germe dès la fondation du Parti québécois : l’abandon de l’indépendance comme objectif et moyen de libération nationale du peuple québécois, de son émancipation politique et sociale.

L’échec de ce gouvernement, dont l’impuissance à même restaurer la Charte de la langue française, pourtant au cœur de l’identité nationale du peuple québécois, elle-même au fondement du projet de création d’un État québécois indépendant et souverain, donne la preuve, désormais irréfutable, de la totale inefficacité de la stratégie, en tant que stratégie unique, du Parti québécois, depuis ses débuts : prendre, exercer et conserver le pouvoir à tout prix pour, en principe du moins, réaliser rapidement et sans douleur la souveraineté du Québec, ne serait-ce que celle définie à l’article premier de ses programmes successifs.

Pourtant même monsieur de La Palice n’aurait pas hésité à le dire, il ne saurait y avoir œuvre d’émancipation nationale – ni autre d’ailleurs – qu’inscrite dans une approche véridique et sans concession de la réalité, puisqu’on ne peut mener un peuple, pas plus le peuple québécois qu’aucun autre, à vouloir, à faire et à assumer son indépendance, en prétendant l’y conduire en catimini, dans une démarche qui l’écarte totalement du processus.

Puisque le Parti québécois, dominé par ses technocrates et fonctionnaires plus enclins à le considérer comme un univers de carrière que comme le lieu privilégié de lutte pour l’accession du Québec à l’indépendance, se montre à l’évidence impuissant à se servir du pouvoir pour conduire les événements plutôt que de les subir; puisqu’il se montre inintéressé à mobiliser le peuple, tout entier occupé à assurer sa stabilité, si obnubilé par le rendement de l’outil qu’il en perd de vue l’immensité du chantier, il est devenu impérieux que ses membres et militants exigent une révision radicale d’une stratégie si peu appropriée à l’objectif qu’ils poursuivent.

Il est également devenu impérieux que les groupes sociaux et mouvements politiques indépendantistes, depuis trop longtemps assujettis à l’hégémonie du Parti québécois, reprennent l’initiative de leurs propres combats et retrouvent toute leur liberté d’action.

Il est devenu impérieux que l’ensemble du mouvement indépendantiste prenne ses responsabilités et déploie sa pensée et son action dans une stratégie de longue haleine, fondée sur une approche claire de la réalité, qui n’est pas le produit d’un fantasme idéologique mais le résultat de notre histoire, de l’histoire d’un peuple qui subit depuis 237 ans les effets répétés sous de multiples formes de la Conquête, dont le plus pernicieux a été de l’aliéner, de le rendre si étranger à lui-même qu’il n’arrive plus à se concevoir comme un peuple entièrement libre d’assumer seul son destin en fonction de ses seules aspirations, de ses seuls besoins, de ses seules priorités.

Il est ainsi devenu impérieux que le mouvement indépendantiste, avec ou sans le Parti québécois, se dote d’une stratégie de longue haleine fondée sur la désaliénation du peuple, puisque l’accession démocratique du Québec à l’indépendance ne peut être que le résultat de sa volonté ferme, inébranlable, irréfutable de la réaliser comme nous le prouvent – comme s’il avait dû en être besoin – les tentatives actuelles de nos ennemis pour empêcher la tenue d’un nouveau référendum décisif.

Le mouvement indépendantiste, avec ou sans le Parti québécois, doit se doter d’une stratégie de longue haleine susceptible de se déployer dans un faisceau de tactiques propres à chaque formation qui le compose et dans une combinaison d’actions distinctes mais convergentes, visant toutes le même but d’ensemble : l’indépendance comme condition sine qua non d’une véritable transformation de la société québécoise en vue de la libération nationale du peuple québécois, de son émancipation politique et sociale.

Une telle stratégie repose en effet sur la mobilisation et l’action constante des forces de contestation de l’ordre établi dans des luttes concurrentes ou successives qui, de batailles gagnées en batailles gagnées, mènent à un renversement irréversible du rapport des forces en présence, puisque seul un tel renversement préalable permettra au peuple québécois, le moment venu, de livrer victorieusement le combat décisif.

Il importe ainsi au plus haut point, dans une lutte démocratique dont l’objectif subvertit l’ordre établi, en l’occurrence l’ordre constitutionnel et politique canadien, que les forces indépendantistes s’approprient progressivement des positions idéologiques, symboliques et politiques inexpugnables, de la même manière que dans un combat militaire les troupes s’emparent d’une position géographique et l’interdisent à l’ennemi.

Car le facteur essentiel d’adhésion et de mobilisation est d’établir dès maintenant le prestige de l’indépendance.

(1)    D’ALLEMAGNE, André. Le RIN et les débuts du mouvement indépendantiste québécois, Montréal, éditions L’Étincelle, 1974, p. 132.

(2)    Ibid., p. 131.
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