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Notre espoir de restaurer
la fierté de notre peuple
Lionel Groulx





                                            «... un pays aussi divers que le Canada

 ne saurait se constituer selon la formule raciste...»
     Le devoir certain, où il n'y a pas de risque de se tromper, ni de perdre son effort, c'est de travailler à la création d'un État français dans le Québec, dans la Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible. Là réside le moyen d'atteindre notre bien humain, et, peut-être, s'il n'est pas trop tard, de redresser la Confédération...

     Nous ne songeons pas égoïstement à notre seule province, à notre seule nationalité. Et l'on verra assez, au cours de ces études, que nous ne cédons guère aux puériles idéologies du racisme. Sans doute, est-ce notre espoir de restaurer la fierté de notre peuple, de lui donner une telle volonté de puissance qu'on perde contre lui le goût de vaines offensives. Mais cette fin nous apparaît aussi souhaitable de le faire s'acquitter envers le Canada de son devoir de civilisation. Et c'est par où l'éducation nationale reprend sa dignité et sa plénitude. Car si les Canadiens français ont à rendre à leur pays un devoir ou un service spécial de culture, il est manifeste que ce n'est ni comme mi-anglais ni comme mi-français qu'ils le lui rendront, mais à la condition de n'admettre qu'une façon d'être pour eux et qui est d'être eux-mêmes vigoureusement.


 

Cesser de nous haïr nous-mêmes


     Ne vous en laissez pas imposer, non plus, par les clameurs
     intéressées qui vous prêtent le cri de race, un nationalisme
     agressif. Un Canada français ne serait dirigé contre personne. Ce
     serait tout uniment, et je ne cesserai de le redire, l'acte d'un
     peuple qui aurait retrouvé la ligne de son histoire. Ce serait une
     oeuvre de constructeurs qui penseraient d'abord à faire acte de
     grands civilisés. Dans le choeur des nations américaines, ils
     voudraient mettre une partition française.

     Et, cette partition, pour la gloire de la culture humaine, ils la
     voudraient originale et belle. D'une ambition de cette qualité, qui
     peut bien avoir à se plaindre? Il serait extraordinaire qu'en cette
     province, tous les groupes ethniques auraient le droit de faire
     leurs affaires et que nous n'aurions pas le droit de faire les
     nôtres; que tous les autres auraient le droit à leur destin; et que,
     seuls, les fils les plus anciens, les plus authentiques du pays,
     seraient empêchés de se réaliser. Au surplus, jeunes gens, nul
     besoin, pour accomplir votre destin, de vous adonner à une
     oeuvre de haine, à un nationalisme intempérant. La haine est
     antichrétienne et d'efficacité négative. Construire contre les
     autres fait souvent oublier de construire pour soi. Haïr les autres
     ne suffira pas à nous faire secouer leur domination. Le mieux
     serait de cesser de nous haïr nous-mêmes.
 

     Directives, 1re éd., pp. 131-134; 2e éd., pp. 121-124.
 
 

Le Québec dans la Confédération
- nous avons tout à craindre


     Il semble que le bon citoyen, au Canada, ce ne puisse être que le
     patriote à trois ou quatre patriotismes, dont le plus orthodoxe
     serait le plus centrifuge, le moins centré sur la terre natale.
     Laquelle de nos multiples patries a prééminence sur l'autre?
     Par-dessus tout, au point de départ, nous, d'origine française,
     allons-nous nous entêter indéfiniment à rester et à nous appeler
     Canadiens français? Face à la réalité politique et nationale, on
     nous le crie de tous côtés: un seul type de Canadien ne serait-il
     pas admissible, celui que l'on désigne en termes si élégants, le
     Canadien «tout court»?...

     Au reste, les partisans de l'unité nationale à tout prix, et surtout au
     prix que nous seuls aurons à solder, finiront-ils par comprendre
     que les Canadiens français ne peuvent se comporter, en regard de
     la Confédération et surtout du pouvoir fédéral, de la même façon
     que leurs compatriotes des autres provinces? Ils ne le peuvent,
     pour cette raison majeure, qu'en face de ces entités politiques,
     eux et leurs associés, ne sauraient se ramener sur tous les points
     au même dénominateur. La chose n'était point possible en 1867.
     Et c'est pourquoi, au lieu de l'«Union législative», nous avons eu
     l'union fédérative. La chose n'est point davantage possible en
     1949, parce que le centralisme politique d'Ottawa n'est pas plus
     acceptable au Québec, en 1949, qu'il ne l'était il y a
     quatre-vingt-deux ans.

     A l'heure actuelle, les autres provinces peuvent s'opposer, de
     façon diverse, au centralisme outaouais. Elles ne s'y opposent
     point, pour les mêmes motifs que le Québec. D'un côté les motifs
     ne se haussent guère au-dessus de l'ordre politique et
     économique. De l'autre, à ces mêmes motifs, il en faut ajouter
     d'ordre supérieur, d'un caractère moral et culturel, motifs élevés,
     impérieux, qui engagent l'honneur et la vie d'un peuple et d'un
     État. Les Anglo-Canadiens n'ont rien à craindre, ni pour leurs
     croyances, ni pour leur droit, ni pour leur culture, du centralisme
     de l'État fédéral. Nous, Canadiens français, une expérience
     chèrement acquise nous l'a appris: nous avons tout à craindre. Et
     l'expérience gardera son poids d'or aussi longtemps qu'en
     politique la clairvoyance vaudra mieux que la naïveté, et que,
     pour la sauvegarde de ses plus chers intérêts, il vaudra mieux
     s'en charger soi-même que d'en charger le voisin ou, encore, le
     fair play britannique.

     1949. Extraits d'une conférence publiée dans L'indépendance du
     Canada, pp. 167-175.
 
 
 
 

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