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"Les deux chanoines"

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Gérard BOUCHARD
"Les deux chanoines"
Boréal,
Montréal, 2003,
313 pages.

Compte rendu par:
Gilles Rhéaume
2003/08/21

Sous le thème général de Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx qui sert aussi de sous-titre officiel au bouquin, l’historien de l’Université du Québec à Chicoutimi invite de nouveau le lecteur à se joindre à une entreprise audacieuse.

Celui qui souhaite que l’Histoire du Québec soit revisitée afin de la revoir de fond en comble, en y intégrant certains points de vue jusqu’ici trop souvent occultés, s’est attaqué vigoureusement à une tâche ardue mais combien intéressante et stimulante.

Le sous-titre est une commande.

Il y a donc obligation de rendement, la mesure est donnée dès le départ.

L’auteur de cette démarche que certains jugeront téméraire possède cependant toutes les qualités pour mener à terme une semblable intention intellectuelle et académique.  Ses publications sont aussi nombreuses que diversifiées, ses communications largement diffusées dans les milieux qui comptent, sa réputation de travailleur sérieux et ordonné dépasse largement nos frontières, ses textes étant avantageusement connus outre-Atlantique et ailleurs.

Les colonnes du Monde diplomatique n’ont-ils salué son livre Genèse des  nations et cultures du Nouveau Monde, publié en 2000 chez Boréal, comme une  publication distinguée et de haut niveau ?

Et cela ne date pas d’hier. Sa thèse de doctorat en histoire, consacrée à l’étude systématique d’un pays de France, avait déjà été remarquée. L’originalité de son œuvre est saluée comme une contribution magistrale au développement des sciences humaines et sociales. Hors des lieux communs, il défriche.

Nous sommes en présence d’un savant de premier ordre qui, s’il vivait en France ou encore aux Etats-Unis, serait assurément un membre éminent des académies les plus prestigieuses.

Il n’est point nécessaire de partager ses conclusions ou ses analyses pour reconnaître en lui un intellectuel hors pair. Il suffit de le lire pour s’apercevoir que nous sommes devant un penseur qui cherche des voies  qui permettraient de mieux cerner l’œuvre de Groulx.

Ne craignant ni la remise en question ni les débats et encore moins les échanges et l’interactivité, l’auteur a osé, avec son Lionel Groulx, ce qu’encore  trop peu de nos savants ont osé jusqu’à maintenant.  Et si Groulx était différent de l’image qui est la sienne au Québec ! Comme ses confrères, il est allé consulter les textes, il les a longuement pratiqués et médités avant de poser son diagnostic.  Il a fait plus. Il a cherché à confronter ces textes. Ne fuyant pas les contradictions, au contraire. Un autre des mérites de cet ouvrage c’est de s’être penché avec rigueur, avec ordre et méthode sur un des intellectuels parmi les plus contestés par un courant idéologique de premier plan au Canada.

Le chanoine c’est l’ennemi, et cela, quarante après sa mort.  Ce qui est peu commun…

Lionel Groulx est la cible d’adversaires qui font campagne contre sa mémoire.  La mémoire et l’œuvre de l’homme ont aussi des adeptes voire des fidèles. Satanisé par certains, adulé par d’autres, il n’est point aisé de faire la part des choses dans un contexte aussi évanescent alors que les points de repère ne le sont pas toujours.

La seule œuvre de Groulx dépasse l’entendement tant les milliers et les milliers de pages qui la constituent sont truffées de matière et tant leur substance couvre des sujets de réflexion et des sujets de débats qui se compénètrent diversement.

Il faut une bibliothèque entière pour contenir ses ouvrages tant ils sont nombreux sans compter les rééditions. Il est ici question de l’un des colosses de l’écriture laurentienne.

Il y a de tout chez un auteur aussi prolifique.  Les passerelles sont nombreuses et diverses.  Et le monde, l’univers intellectuel ne sont plus ce qu’ils étaient au long du XXe siècle. Malgré ces difficultés qui rendent encore plus malaisée la tâche de rendre compte et d’analyser, cet effort de compréhension, cette intention d’exégète sont essentiels si l’on veut mieux comprende la vie et l’œuvre de l’ancien étudiant du Séminaire de Saint-Thérèse, puis le professeur à Valleyfield, puis à l’Université de Montréal avant de passer à la Ligue des droits du français et la revue qui deviendra par la suite L’Action nationale et de devenir vice-président de la SSJB-M qu’il quittera quelque temps plus tard pour céder son siège à Roger Duhamel.

Un parcours unique, sans précédent dans l’histoire intellectuelle, dans le parcours des idées d’un peuple dont la relation critique commande encore des dizaines et des dizaines de publications, de recherches singulières, de mémoires et de thèses.  Encore loin des synthèses générales et définitives, le savant doit humblement se contenter d’approfondir patiemment son champ d’étude et d’espérer que d’autres poursuivront là où il devra s’arrêter.

En somme, le sujet choisi par Gérard Bouchard est particulièrement difficile car tout un chacun, y compris dans les médias, ne retient que ce qu’il veut bien de toutes ces recherches,  Chaque école de pensée, chaque courant idéologique voudra y puiser qui un argument supplémentaire au soutien de sa cause, qui une preuve de plus de la solidité et du bien fondé de son opinion.

Pour les adversaires du Québec et de son projet politique, Lionel Groulx incarne rien de moins que le mal absolu.

Pourtant nombre de ses disciples ont été et demeurent d’ardents partisans du Canada-Français s’opposant au projet politique québécois… Régulièrement souillée, sa mémoire conserve quand même le respect de plusieurs, notamment au plan de sa contribution aux recherches historiques et de son apport à la refonte du nationalisme canadien-français qu’il a largement québécisé.

Il fut un révolutionnaire, un vrai.

Ce n’est pas parce que Groulx fut un indépendantiste au sens de 1960, du temps du RIN et de Pierre Bourgault, Raoul Roy, André D’Allemagne ou Marcel Chaput, que plusieurs partisans du OUI au pays du Québec l’estiment et le respectent.  La lecture de ses Mémoires est lumineuse à cet égard.

L’historien national a fortement et sévèrement critiqué, sanctionné voire condamné le mouvement indépendantiste renaissant à la fin des années cinquante.  Et cela malgré le fait que Raymond Barbeau et son Alliance Laurentienne (1957) ne cachaient leurs préférences pour un régime de droite et catholique. Le projet indépendantiste du RIN lui apparaissaît beaucoup trop à gauche, anti-clérical et républicain.  Jamais un semblable projet aurait pu susciter son adhésion.  Il avait plus de 80 ans…

Pourtant, en 1920, au moins, dans la revue L’Action française qu’il dirigera puis animera pendant un demi siècle, le projet indépendantiste était présenté comme une avenue possible… Moins de 20 ans plus tard, ne s’écriera-t-il pas

<<Notre Etat français nous l’aurons !>>.
Il prendra soin alors de préciser ultérieurement qu’il ne songeait pas à la séparation politique…  Ambivalence, contradiction ou quelque chose d’autre…

Selon Bouchard, il y aurait donc deux chanoines, deux personnalités, deux attitudes, deux points de vue dans cette œuvre gigantesque.  Les deux versants de Groulx, tels que Bouchard les a approchés dans ces pages écrites avec soin et brio, continueront longtemps de provoquer la curiosité des chercheurs et des amateurs.

Une chose est certaine le panache de Gérard Bouchard, le sérieux de ses travaux et leur rayonnement assuré ne peuvent que susciter l’engagement d’autres savants dans la poursuite de cette réflexion.

Lionel Groulx aurait été, selon les époques ou les sujets traités, conservateur ou libéral, moderne ou réactionnaire, passéiste ou futuriste etc.

Ces contradictions sont longuement discutées par Bouchard qui révèle une partie de la complexité d’une œuvre et d’un auteur qui se sont déployés sur près de trois quart de siècle.

Avec Les deux chanoines, c’est une nouvelle ère qui s’annonce pour l’œuvre du chanoine.  Un regard nouveau, rafraîchissant et courageux sur une pensée qui commande le recours à toutes les subtilités afin de dénouer les nombreuses énigmes et les sous-entendus d’un des efforts les plus articulés et les plus consistants qui soient.

Quelque soit le jugement que chaque lecteur adoptera, une chose demeure : ce dernier livre de Gérard Bouchard ne laissera personne indifférent et, en somme, ne serait-ce pas la fin de l’activité intellectuelle si on ne pouvait plus susciter des débats sur des questions fondamentales ?

Le Québec est peu habitué aux véritables échanges, aux débats.  La recherche du consensus n’est pas toujours une qualité. Oser interpeller, oser remettre en question et oser s’en prendre aux monuments sont des voies qui souvent font avancer la poursuite de la vérité, ne fut-elle qu’éphémère comme la plus belle des roses.

Gilles Rhéaume
 

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