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Louis Riel (1844-1885),écrivain proscrit

par Ismène Toussaint


(article paru dans Le Journal de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, décembre 1999)
 

La mort attend après moi comme l'encrier attend après ma plume qu'il désire abreuver de larmes sombres et noires.

Louis Riel (Journal de Regina)


Cent-quinze ans après son exécution, l'œuvre littéraire de Louis Riel demeure ignorée d'une majorité de gens. Non seulement son action politique et sa fin tragique l'ont occultée mais, comme le dénonce l'écrivain Jean Morisset dans un article percutant, Louis Riel, écrivain des Amériques  (revue Nuit Blanche, Montréal, printemps 1985 ; repris dans Mathias Carvalho : Poèmes amériquains, Éditions VLB, Montréal, 1997), sa condition de Métis, de « sang mêlé » – et donc impur ! – lui interdit de franchir l'enceinte « sacrée » du Temple des Lettres québécoises.

En effet, si les trois répertoires parus dans l'Ouest à la fin du siècle dernier lui réservent une place honorable, il n'en est pas de même dans l'Est où, excepté le Dictionnaire des Auteurs de langue française en Amérique du Nord (1989) de Reginald Hamel, aucun ouvrage de référence ne le mentionne, la critique dédaigne ses écrits, un important dictionnaire salit ses poèmes, une certaine presse traîne son émouvant Journal dans la boue.

Pourtant, tout au long de sa courte vie, cet homme perpétuellement en fuite, impitoyablement traqué, a noirci des milliers de pages, nous léguant une œuvre considérable (Les Écrits complets de Louis Riel, Presses de l'Université de l'Alberta, 1985, 4 vol.), inégale et en partie inachevée, certes, mais dont plus d'un extrait mériterait de figurer dans les anthologies. Cet être qui a toujours fait figure de « vilain petit canard », qui n'a jamais eu sa place nulle part – pas plus dans sa famille qu'à l'école, dans la société, au sein de son propre peuple ou du clergé ; pas plus au Manitoba qu'au Québec (il y eut toutefois quelques exceptions notoires), au Canada ou aux États-Unis – s'était trouvé un semblant de patrie : la littérature.

Effectivement, dès sa plus tendre adolescence, Louis Riel taquine les Muses au Collège (1864-1865) et rime avec une surprenante dextérité odes, fables, ballades, dont les thèmes annoncent déjà l'homme à l'esprit de droiture, de justice et de morale qu'il sera. Un peu plus tard, se mettant au diapason de ses émois intimes, il épanche, dans le plus pur ton lamartinien, les obsessions romantiques qui tapissent le fond de son être : la fuite du temps, le sentiment de l'exil, l'amour trahi, le mal de vivre, la nostalgie du pays natal, la solitude, la maladie, la mort... (Poésies de Jeunesse, 1977)

Mais lors de son entrée en politique (1869), il arme sa plume en faveur de son peuple, dont il célèbre les victoires contre le joug anglais et appuie avec éloquence les revendications territoriales : sa chanson, La Métisse, deviendra un hymne national. Colère, révolte et véhémence caractérisent les diatribes, discours, lettres et vers entrecoupés de prose qui composent ses écrits d'asile – il fut interné de 1876 à 1878 pour dépression nerveuse et pour échapper aux persécutions orangistes – (Poésies religieuses et politiques, 1886; réédition 1979). Homme à l'âme d'enfant, trop naïf pour comprendre les sinuosités politicardes d'un Macdonald, il récidive dans deux essais aux aigreurs pamphlétaires, Amnistie. Mémoire sur les causes des troubles du Nord Ouest (1874) – un des rares textes publiés de son vivant – et Les Métis du Nord-Ouest (1885) qui réaffirment les droits des Autochtones tout en fustigeant la traîtrise du gouvernement.

Inversement, à partir de 1875, année où lui est révélée sa mission de « prophète du Nouveau Monde » il s'attache à édifier une « cathédrale d'amour» qui s'élève jusqu'au Créateur (ou Manito, le dieu protecteur de sa province) en hymnes, prières, litanies, prophéties, méditations, révélations et apologies des membres du clergé. La même ferveur parcourt encore son testament littéraire, le Journal de Batoche (1885), qui dévide en un poétique chapelet de symboles, d'images, de visions – dont plus d'une se révélera exacte –, d'allusions bibliques, de rêves, etc, les états d'âme de l'homme qui vivait dans l'invisible. Bouleversant d'humanité, de sincérité, apparaît enfin le Journal de Regina (1885; édité en 1962) où, tour à tour harcelé par les démons de l'extérieur et apaisé par ses anges intérieurs, l'on voit un Riel en proie aux affres de la mort supplier le Ciel de lui porter secours.

Si son système théologique fait figure, aux yeux de l'écrivain et professeur Paul-Émile Roy, de « religion de fantaisie, celle d'un mystique égaré » (interview, février 2000), il n'en demeure pas moins que nul n'a poussé aussi loin que lui la conquête de sa « liberté intérieure » sur les autorités ecclésiastiques de son temps. Son roman, Masinnahican  (1880-81) – « Le Livre », en langue crie –, sorte de Bible « métissée » de culture judéo-chrétienne et de mythologie indienne qui réunissait la somme de ses croyances religieuses, politiques et philosophiques, défiait l'Église catholique en proposant une nouvelle cosmogonie : elle corrigeait la Genèse, réinterprétait les Écritures, rebaptisait les continents, les océans, les montagnes, le soleil, la lune et les étoiles. Hélas ! cette œuvre ne devait parvenir jusqu'à nous qu'à l'état de fragments : le 16 novembre 1885, le gouvernement d'Ottawa pendait comme un vulgaire voleur de chevaux le poète qui portait en lui un monde qui n'avait aucune commune mesure avec le leur, celui qui avait osé jeter sur le papier les plans d'une « cité idéale » – rêvée au confluent du ciel, de la plaine, de la Rivière Rouge et du blond incendie des blés du Manitoba.

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Voir le dossier de Québec un Pays sur Louis Riel
 

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