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Ismène
Toussaint

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ÉMISSION
LE QUAI DES PARTANCES :
LOUIS RIEL, LE BISON DE CRISTAL,
INTERVIEW D'IMÈNE TOUSSAINT
PAR MARGUERITE PAULIN,
RADIO – CENTRE VILLE MONTRÉAL,
11 DÉCEMBRE 2000

M.P. (...) On est en compagnie d'Ismène Toussaint en studio qui va nous parler de son très beau livre. Ismène Toussaint ... Louis Riel, Le Bison de cristal, chez Stanké. Bonjour, Ismène !

I.T. : Bonjour, Marguerite !

M.P. : Alors... Louis Riel, c'est un personnage que vous aimez et ça paraît, vous nous le rendez très humain. On va raconter sa vie, d'accord ? On va commencer par le commencement : où est-il né ? son enfance...

I.T. : Il est né en 1844 à Saint-Boniface, qui n'est encore qu'un village à l'époque, au cœur du Manitoba, le Manitoba lui-même situé au cœur du Canada. Il est né dans une modeste maison de bois rond. Son père était meunier et sa mère était une femme très religieuse qui s'occupait de sa nombreuse progéniture. Son enfance a été marquée par les scènes qui se déroulaient devant le moulin des parents : des chasseurs de bisons qui poursuivaient les bêtes à travers la prairie, des paysans qui trimaient durement sur les terres, le long de la rivière Rouge, et le bruit des fameuses charrettes de la Rivière Rouge qui transportaient les peaux de bison, le pemmican, la viande jusqu'aux États-Unis. C'était un enfant un peu sauvage, mais au début assez gai, assez sociable, qui, par la suite, s'est transformé.

M.P. Et on l'envoie faire ses études à Montréal. C'est son premier départ, il étudie chez les sulpiciens...

I.T. : C'est ça...

M.P. Et c'est un choc pour lui, évidement, d'arriver dans une province francophone et dans ce milieu aussi religieux ?

I.T. Oui, parce qu'il y avait autant de différence, à l'époque, entre le Manitoba et le Québec qu'aujourd'hui, entre la Pologne et la France – par exemple. Il est choqué par la grande ville, bien-sûr, par la rigidité du collège, par ces enfants qui sont très différents de lui. Ce sont plutôt des fils de bonne famille, alors que lui est d'un milieu assez simple. C'est un enfant qui se découvre une vocation de poète, peut-être parce qu'il se sent un peu isolé dans ce contexte-là.

M.P. Et pourquoi l'envoie-t-on exactement ici, à Montréal ? C'est toujours l'attrait d'une certaine francophonie, d'un milieu francophone ? On est dans les années...

I.T. Quand il est parti, il avait treize ans, c'était en 1857... Ce n'est pas un choix personnel... C'est l'évêque de la colonie de la Rivière Rouge qui l'envoie pour en faire un prêtre, c'était comme cela à l'époque... C'est un petit garçon qui était très pieux et très intelligent et qui a été remarqué – comme c'était souvent le cas – par les religieux et dont on veut faire un missionnaire apte, ensuite, à civiliser, entre guillemets, les Métis, c'est à dire à l'époque... les Sauvages !

M.P. C'est important, ce que vous dites-là, Ismène, parce que ça a un certain sens sur sa vie, ce début... On a voulu en faire un prêtre... C'est un grand mystique, Riel. Bon, on en parlera car c'est à la fois quelque chose de flou et d'important... Il vient ici, au Québec, et ensuite, qu'est-ce qu'il se passe ? On est dans les années 1860...

I.T. Eh bien, d'abord, son père meurt... C'est un grand choc pour lui et c'est là que vont se déclencher ses fameuses crises de maniaco-dépression. C'est un garçon qui, toute sa vie, va souffrir de hauts et de bas, de crises de dépression intenses et profondes qui se traduisent par des périodes où il se sent écrasé et des périodes d'exaltation religieuse,  d'euphorie. À l'époque, on ne pouvait pas soigner cela et donc, ce sont les prêtres qui servaient un peu de psychanalystes.

M.P. C'est quelque chose qui va le poursuivre toute sa vie, cette image d'illuminé... Dans une page, vous dites que c'est quelque chose qui va être plaqué sur son image. Les gens qui voudront le démoniser vont profiter justement de cela...

I.T.  Oui, ils vont se servir de cet aspect de sa personnalité. À l'époque, on ne savait pas que c'était de la dépression, on croyait que c'était l'influence du diable ou des mauvais anges. Vous avez vu, dans mon livre, que Riel, au moment de la bataille de Batoche, se promenait avec un crucifix. Mais tout bêtement, c'était pour galvaniser le moral de ses troupes et aussi pour essayer de relier les Métis francophones et les Métis anglophones. Il fallait un symbole, et ce symbole à l'époque, c'était le Christ, évidemment. Ce qui m'a beaucoup choquée, par exemple, c'est ce film où on le voit se promener avec une croix de deux ou trois mètres de haut, qui perpétue ce cliché... Là, je ne suis pas d'accord, cela me choque beaucoup !

M.P. Voilà c'est important, il faut le souligner... Dans votre livre, vous prenez parti pour cet homme qui a été dénigré à tort. On s'est monté contre lui pour de mauvaises raisons...

I.T. Je crois que c'est l'homme que l'on a le plus sali, le plus honni, le plus moqué dans toute l'Histoire du Canada !

M.P. Mais pourquoi ?

I.T. Je pense, d'abord, parce qu'il était Métis... C'est une question de racisme primaire... Parce qu'il était différent des autres : c'était un homme extrêmement intelligent, presque un génie... Parce qu'il dérangeait : il a pris la tête de son peuple – du moins de tous ceux qui ont bien voulu le suivre parce qu'il ne faut pas croire que tous les Métis ont suivi, bien loin de là – On s'est servi de cette image d'illuminé pour le salir et malheureusement, c'est une image qui perdure encore, qui a été perpétuée par les francophones eux-mêmes et qui continuent à l'être ! Je suis amené à rencontrer beaucoup de gens à travers ce livre-là et j'entends encore les mêmes choses : cent-quinze ans après, il faut que je redresse la barre !

M.P. Voilà, c'est ça qui est important et votre livre, Louis Riel, le Bison de cristal, remet les pendules à l'heure... Donc, Louis Riel revient chez lui et qu'est-ce qu'il se passe ? Parce qu'il faut comprendre le pays à cette époque-là. Nous, quand on pense au Canada, on le voit dans sa longueur mais à l'époque, c'est un chemin de fer qui avance...

I.T. : Oui... Quand vous dites : « On le voit dans sa longueur », ne croyez pas que le Manitoba ressemble tant que cela au Québec ! J'ai vécu, moi, au Manitoba, et je peux vous dire que, même si cela ne se voit pas en apparence, les différences sont très profondes – mais enfin, ça, ce n'est pas le sujet – Vous me dites : « C'est un chemin de fer qui avance... » Oui, le ministre Macdonald de l'époque veut construire avec les industriels, pour des raisons commerciales, un chemin de fer qui relie le Québec à l'autre bout du continent, à Vancouver. Donc, des arpenteurs sont envoyés de manière arbitraire dans le pays de Louis Riel qui n'est pas encore le Manitoba – cela s'appelle la colonie de la Rivière Rouge, le Manitoba n'est évidemment pas encore fondé – et Riel s'oppose à ça. Quand il revient dans son pays – il a vingt-quatre ans – il se révolte contre cette mainmise autoritaire du gouvernement canadien et des Britanniques sur les terres, il prend la tête des Métis et dit : « Non, je ne suis pas d'accord, c'est notre pays, on se transmet les fermes de génération en génération et vous n'avez pas à découper  notre pays comme cela. » Et finalement, il entre en guerre, entre guillemets...

M.P. C'est ça, ce sont deux conceptions qui s'affrontent et ce sont finalement les personnes qui ont le plus d'argent et de pouvoir - comme toujours – qui l'emportent.

I.T. Si on veut rendre ça par une image, c'est le capitalisme naissant contre un mode de vie traditionnel. Riel se trouve dans cette société en pleine mutation, qu'il comprend d'une certaine façon car c'est un homme de progrès aussi : il voulait que le Manitoba se développe, mais pas pour autant qu'on ravisse aux Métis leur mode de vie qui était la chasse au bison pour les francophones, et le travail de la terre pour les anglophones !

M.P. Donc, c'est une poignée d'hommes qui s'insurge, qui se lève contre un gouvernement, contre le personnage de Johny Macdonald que vous avez côtoyé. Quand Riel a été pendu, quand il a été récupéré ici, au Québec, on a joué sur le manichéisme, on en a fait un western avec Honoré Mercier, le député libéral. Tout cela, parce qu'on n'a pas tout compris ni saisi toutes les nuances...

I.T.  Beaucoup de gens du Québec – on ne les appelait pas encore les Québécois – ne se rendaient pas trop compte de la situation, parce que c'était très loin. En même temps, il y en avait aussi beaucoup qui soutenaient Riel. John Macdonald,  je l'ai présenté un peu –  vous avez vu l'image – comme le  «Ponce Pilate de la politique canadienne », c'est à dire qu'il a tout fait pour broyer Riel. Il l'a manipulé, utilisé, lui a même offert de l'argent, il l'a exilé, il a tout fait pour le détruire sous des manœuvres très soft. C'est une espèce de sorcier caché qui manipule Riel comme un pantin.

M.P. Et c'était le fait de ce racisme qui existait, c'était quelque chose qu'on ne niait presque pas à l'époque ! Les Métis n'étaient pas vraiment considérés comme des gens de grande valeur... On ne respectait même pas les francophones, d'ailleurs ! Le Canada était anglophone et c'était une vision très fermée.

I.T. Oui, vos remarques m'ouvrent sur deux choses. Quand vous dites : « le racisme contre les Métis »... A-t-il disparu ? Je me pose la question parce que j'entends encore beaucoup de choses qui, parfois, me choquent, vu que j'ai beaucoup d'amis métis au Manitoba et ailleurs, ici aussi... Racisme... Le racisme est surtout venu de l'Ontario. Quand il y a eu l'exécution de Thomas Scott, le fameux Dr Schultz, qui était un notable de Winnipeg, a soulevé une grande partie de la population anglophone contre Riel. Et du côté québécois, les gens ont pris surtout le parti de ce jeune chef métis car eux se sentaient visés dans leur chair francophone, minoritaire et catholique. Le clergé, néanmoins, s'est mis contre lui. Il a aussi bénéficié du soutien de la Société Saint-Jean-Baptiste qui a organisé, d'ailleurs, après la pendaison de Riel, des manifestations pour protester. C'était le 22 novembre. C'est pour cela, du reste, que mon lancement de livre a eu lieu le même jour... pour souligner la grande manifestation du 22 novembre 1885 !

M.P. Il y avait des milliers et des milliers de gens !

I.T. Il y avait cinquante mille personnes, dont environ une dizaine de milliers de membres de la Société Saint-Jean-Baptiste.

M.P. C'est cela. Il y avait Honoré Mercier...

I.T. Honoré Mercier a pris la tête des manifestations et a lancé le fameux : « Louis Riel, notre frère, est mort... » Et là, il a réussi à soulever les passions nationalistes naissantes et a été nommé Premier ministre deux ans après, en janvier 1887.

M.P. Oui, pas très longtemps après... Dites-moi, on a sauté un gros pas car, évidemment, la grande injustice, c'est ce procès, cette incroyable injustice... Longtemps, les conservateurs ont été très, très marqués par ça... car on dit que ce sont les bleus qui sont responsables ! On les traitait de « pendards »...

I.T. Oui, alors que Louis Riel, en dépit du fait qu'il dépasse, par sa pensée, ce clivage libéraux-conservateurs, était un député conservateur. Il s'était présenté sous cette bannière-là. Il avait été élu trois fois, comme vous l'avez vu, puis ensuite banni des Dominions, suite à l'exécution de Scott et du reste... Il y a eu deux grandes rébellions - je trouve ce mot excessif mais on appelle ça « rébellion » : celle de 1869-70 à Saint-Boniface, qui a donné lieu à l'Acte du Manitoba, lequel a fondé le pays ; la deuxième rébellion, c'est la fameuse bataille de Batoche en 1885, en Saskatchewan, où il a encore pris la défense des Métis. Ça a dégénéré, le général Middleton est arrivé avec des milliers de soldats, Riel a réussi à s'échapper, puis il s'est rendu de lui-même. Il aurait pu s'enfuir aux États-Unis. Il est très courageux, il est revenu. Et donc, au terme de ce procès entaché d'irrégularités – il y avait six irrégularités majeures –, il a été pendu. Il a été accusé du crime de haute trahison et jugé selon une loi britannique de 1352 qui prévoyait dans tous les cas la peine de mort, et non selon la loi canadienne de 1868 qui, elle, prévoyait l'emprisonnement à vie pour atteinte à la sûreté de l'État. Mais de toute façon, Riel préférait mourir car il ne voulait pas aller en prison et se retrouver avec la lie de la société !

M.P.  À ce point-là ?

I.T. Ah oui, oui, oui !

M.P. C'est quand même une mort très... Le Canada et le gouvernement de Macdonald ont porté quand même l'opprobe de ça. Heureusement, après coup, il y a eu des gens qui ont dit jusqu'à quel point c'était horrible, cette pendaison... Vous avez parlé tantôt, Ismène, du Manitoba, lorsque Riel y retourne...Vous dites que c'était un esprit très conciliateur : il voyait le Manitoba avec les francophones, les anglophones, les Métis. C'est un politicien qui était très avant-gardiste, très ouvert...

I.T. Quand vous dites homme politique ou politicien, j'ai plutôt tendance, maintenant, à voir en lui le défenseur d'une cause. Est-ce que c'est vraiment un homme politique ? Mais là on joue sur les mots... Oui, conciliateur : il voulait que tout le monde vive en bons termes et il était tout à fait d'accord pour évoluer dans un milieu bilingue.

M.P. C'est ça, et vous mettez la Charte du Manitoba dans votre livre. Vous écrivez justement comment Riel voyait le pays. Quand on  lit cet  Acte, on se dit que c'est très moderne...

I.T. : Eh bien oui, parce que finalement, la reconnaissance officielle des deux langues ne surviendra qu'au XXème siècle. Riel avait cent ans d'avance !

M.P. Vous, Ismène, vous êtes une passionnée du Manitoba, vous êtes passionnée par ce lieu, vous avez rencontré des gens, des gens qui ont presque connu Riel. Vous avez vécu là-bas. Comment est-il perçu aujourd'hui, au Manitoba, Louis Riel ?

I.T. Ah ? Alors, quand j'y étais – cela remonte déjà à quelques années ;  vous savez, les choses évoluent vite, maintenant –, c'était un peu notre père à tous. On vivait sous sa tutelle avec une belle statue de Louis Riel au bord de la rivière Rouge ; il y en a une nouvelle, maintenant, qui est aussi très belle... C'est un homme dont l'exécution a éclaboussé de sang les francophones... Ils portent ça de façon douloureuse car le français a été supprimé, comme vous le savez, en 1890. En même temps, on ne parle pas de Riel car ... est-ce qu'on ne l'accuse pas un peu, aussi, d'être responsable de ce qu'il s'est passé ?... On l'honore toujours, beaucoup plus qu'ici, bien-sûr... Je crois qu'il est bien réhabilité dans les esprits là-bas, mais il y a aussi des gens qui ne le connaissent pas bien ou qui s'en sont détachés parce qu'ils en ont un peu assez d'entendre parler de lui. D'une certaine manière, c'est quand même notre grand homme là-bas !

M.P. Vous avez sous-titré votre livre Le Bison de cristal. Ça a une signification particulière ?

I.T. Le bison... parce que c'est l'emblème du Manitoba. Le bison, parce que Riel ressemble à cet animal par son côté fonceur, fougueux, extrême, qui a été jusqu'au bout de ses idées, qui a donné sa vie pour les francophones de l'Ouest. De cristal parce que fragile de part sa condition de Métis, fragile de par sa sensibilité d'écorché vif, fragile de par la grande poésie qu'il portait à l'intérieur de lui, et fragile parce qu'on l'a brisé comme du cristal...

M.P. Oui, il écrivait aussi...

I.T. Oui, il a laissé quatre volumes que l'on connaît très mal...

M.P. Ça, c'est très intéressant. C'est une chose que je ne connaissais pas mais c'est un écrivain...

I.T. Mais oui, c'est un écrivain !

M.P. Et vous citez  par exemple Jean Morisset, le travail qu'il a fait sur son œuvre...

I.T. Ah oui, oui, oui, Jean Morisset, qui est un ami depuis peu, mais avec qui je corresponds et à qui je téléphone depuis un bon moment... Il a écrit certainement l'essai le plus percutant sur Louis Riel , Louis Riel, écrivain des Amériques, un livre qui est sorti il y a trois ans, un livre qui n'est pas assez connu et qui nous ouvre des dimensions extraordinaires sur Riel et sur les Métis. Jean Morisset est un véritable enfant spirituel de Louis Riel, c'est pour cela qu'on s'entend bien... Il y a aussi tous ses biographes, Pierre-Alfred Charlebois, un Métis anglophone qui a fait une très belle biographie de Louis Riel et remis aussi les pendules à l'heure. Il y a aussi George Stanley, grand historien de Riel. Il y a aussi Maggie Siggins qui a fait un extraordinaire roman sur Louis Riel.

M.P.  Il y avait eu une série ou une télé-série ici, qui avait été faite avec l'acteur Raymond Cloutier. Vous l'avez vue et vous trouvez que c'est encore vraiment...

I.T. C'est encore l'image de l'illuminé ! Le grand film sur Louis Riel reste à faire... Imaginez-en un dans le genre de ce très beau film, Le Patriote, sur la Guerre d'indépendance américaine, avec Mel Gibson... Je ne sais pas si vous l'avez vu...

M.P. Oui, oui, oui !

I.T. Imaginez un beau film comme cela, ce serait extraordinaire ! Ceci dit, il y a eu de jolis films qui ont été faits sur Louis Riel, avec un aspect plutôt documentaire. Il y a aussi un Métis anglophone, à Vancouver, qui a entamé un beau film poétique, selon Jean Morisset, sur Louis Riel, et qui était à mon lancement, d'ailleurs. Donc, il y a des choses qui se font !

M.P. Mais Ismène, on dit que vous êtes une fille spirituelle de Louis Riel : qu'est-ce que vous entendez exactement par là ? C'est la région qui est toujours menacée, ce Manitoba que les Québécois ne connaissent pas ? Et pourtant, on dirait qu'il y a comme quelque chose qui nous relie à ce pays par les écrivains, par cette langue. Mais c'est un mystère...  Et pourtant, ce n'est pas si loin, ce n'est pas le bout du monde !

I.T. Oh, c'est loin quand même, c'est la même distance qu'entre la France et laTurquie ! Quand je dis ça aux Français, ça les effraie car on ne va pas en Turquie tous les jours ! Même chose : on ne va pas au Manitoba tous les jours! Il ne faut pas oublier que les Manitobains, les Blancs sont pour beaucoup des Québécois de souche, ce sont donc des cousins, des parents, des frères... Oui, fille spirituelle de Louis Riel... sans vouloir paraître prétentieuse, parce que j'ai ressenti comme un appel de sa part, pour poursuivre, avec d'autres, son œuvre, à ma mesure, à ma modeste mesure... pour défendre la francophonie, pour défendre l'image de Riel, pour défendre son œuvre, pour essayer de relier, d'une certaine façon, le Manitoba francophone avec ici ; alors c'est pour ça que je travaille beaucoup avec la Société Saint-Jean-Baptiste, par exemple. La Société a racheté une grande part de la maison de Gabrielle Roy, de sa maison natale là-bas. Fille spirituelle aussi parce que je pense avoir beaucoup d'affinités avec Riel, beaucoup de ressemblances...

M.P. Je veux juste ouvrir une parenthèse pour les auditeurs car vous aviez écrit un très beau livre sur Gabrielle Roy, Les Chemins secrets de Gabrielle Roy, qui est aussi chez Stanké... un livre où l'on découvre Gabrielle Roy à travers les yeux des gens qui l'ont aimée, qui l'ont connue – c'est ça qui est intéressant. C'est un peu la même approche que vous avez eue pour Riel. Vous avez rencontré, vous avez fait ce détour des rencontres par des gens... Dans votre livre, Ismène Toussaint, vous parlez aussi d'un Louis Riel qui a eu une femme dans sa vie, des enfants qui ont un destin assez malheureux, qui changent de nom. Son fils change de nom...

I.T. Il prend le nom de sa mère qui était une Monet. Riel s'est marié assez tard après avoir eu quelques amours. Oui... deux enfants : un fils qui s'est tué en voiture à vingt-six ans et une fille qui est morte de la diphtérie à quinze ans... Des enfants malheureux parce que le père pendu, son nom honni...

M.P. C'est comme un saut de mort, c'est la tragédie d'une famille, d'une lignée...

I.T.  Oui, cette mort, cette vie, ce parcours incroyable ont frappé sa famille, mais aussi les Métis, évidemment, les francophones de l'Ouest à qui on a retiré leur langue... Ça frappe aussi ses enfants spirituels car quand on se réclame de Louis Riel, on n'est pas forcément bien vu. Vous savez, moi, quand je suis arrivée ici...

M.P. Ça me surprend et ça surprend forcément des gens car lorsqu'on dit Louis Riel, il me semble qu'il y a quelque chose de sacré autour de ça ?

I.T. Oui, mais quelque chose de fou aussi, ne l'oubliez pas ! L'image qui domine malgré tout est celle d'un fou qu'on a pendu. Et elle demeure, même si le personnage est, au fond, très sympathique. Et puis son côté très mystique dérange. On le connaît très mal, en fait ! C'est pour cela qu'on le juge aussi rapidement. Et quand on en parle, les gens  ont quelquefois – je ne dis pas toujours – une attitude bizarre, voire choquante, ils prennent certaines distances avec vous... Moins maintenant car je suis sans doute plus intégrée dans la société québécoise, mais au début, ça a été très dur !

M.P. Quand vous avez dû travailler sa biographie, est-ce qu'il y a eu des moments où vous vous êtes dit : « C'était inévitable, il s'en allait vers sa mort. » Qu'est-ce qu'il aurait pu faire pour réaliser ce rêve ? Est-ce que c'était un rêve vraiment trop grand, trop fou? Les gens qui étaient autour de lui étaient-ils vraiment des âmes damnées, des gens qui voulaient sa perte ? Est-ce que vous êtes arrivée à des moments où vous vous êtes dit :  « Ah, c'est inévitable, il s'en va vers sa perte » ? N'avait-il pas les moyens de se sauver lui-même ?

I.T.  Écoutez, j'ai l'impression de connaître tellement bien l'histoire que pour moi, c'est une évidence. Peut-être aurait-il pu se sauver – je vous disais ça tout à l'heure – après la bataille de Batoche, puisqu'il s'est réfugié dans la forêt, dans des grottes. Mais il avait sa famille – il était très inquiet pour sa femme et ses enfants qui étaient dans cette situation-là, avec lui. Et puis c'était aussi un homme qui avait trop de droiture, trop l'amour de son peuple pour le laisser tomber lâchement comme ça. Mais je crois qu'il n'a pas pensé qu'il allait être tout de suite pendu. Il s'est rendu au général Middleton. Il a toujours cru qu'il y aurait un revirement chez Macdonald et chez ses ennemis. Il était naïf, il était humaniste, il était trop bon. Il a même écrit de sa prison pour demander à Macdonald : « Mais nommez-moi Premier ministre du Manitoba ! Repartons sur de bonnes bases ! »

M.P. C'est ça ! Quand il fait même une demande à Ulysses Grant, est-ce que vous pensez que ça aurait pu être possible ? Parce que Grant était complètement pris par ses défaites, ses scandales, c'était aussi un alcoolique...

I.T.  Le Président américain Grant, que Louis Riel a rencontré grâce à des relations, car on n'accédait pas comme ça au Président - essayez donc d'avoir une entrevue avec le Président des États-Unis ! Remarquez, en ce moment, ce serait difficile, il n'y a personne ! (rires) – Grant n'a pas pris Riel au sérieux. Il connaissait très bien la situation, il avait des espions partout, comme maintenant. Grant avait des visées sur l'Alaska : je pense que ça aurait été une très mauvais manœuvre politique de se mettre mal avec les Canadiens-anglais. Non, je crois qu'il n'a pas pris très au sérieux ce garçon un peu exalté qui venait lui proposer un projet de reconquête du Manitoba avec émission d'une série d'obligations, de reprise du Fort Garry... Voyez cette lettre qu'il a écrite au président Grant, dans mon livre. Il y a une part qui est tout à fait plausible et une part tout à fait chimérique où on retrouve le Riel idéaliste, habité par un rêve qui le dépasse, trop grand, irréalisable...

M.P. Quand vous avez fait votre recherche, Ismène, est-ce qu'il y a des choses que vous avez découvertes ? Est-ce que vous vous êtes dit : « Il y a des choses que je ne savais pas et que je suis contente de faire partager aux lecteurs. » ?

I.T. Oui, Dieu merci, on fait toujours des découvertes. C'est pour cela que lorsque certaines gens me disent : « Ah, encore un livre sur Gabrielle Roy ! Ah, encore un livre sur Louis Riel ! », je ne suis pas d'accord avec ça ! La recherche est infinie et on trouve toujours des choses. Oui, j'ai découvert des aspects de sa personnalité, j'ai découvert aussi le Louis Riel écrivain, profondément. J'ai pris plus le temps de lire ses écrits que je connaissais déjà. Mais les années passent, on acquiert plus de maturité et on voit les choses différemment. Je le comprends de mieux en mieux, évidement, plus je travaille et lis des choses sur lui, plus je réfléchis, plus j'essaie aussi d'imaginer le contexte. Car l'imagination sert toujours pour écrire : je ne suis pas historienne mais plutôt journaliste historique. Je trouve toujours des aspects nouveaux de Riel et je suis encore en train d'en trouver...

M.P. Et j'imagine, oui, que c'est un livre qui peut s'ouvrir sur d'autres ouvrages concernant Riel. Ce que je veux surtout souligner aux auditeurs, c'est que c'est un livre qui comprend des témoignages. Il y a la préface de Claude Fournier et à la fin, des notes, ce n'est pas une simple biographie, il y a un travail journalistique dans ce livre.

I.T. Oui, c'est un reportage historique. Ce n'est pas une biographie historique - ça a déjà été fait –, ce n'est pas un roman... quoiqu'un jour, pourquoi pas ?... C'est un reportage qui ouvre sur d'autres choses. C'est un condensé que j'ai fait d'une certaine façon, avec ma vision personnelle. Mais bien-sûr, j'engage tous les auditeurs à lire les autres livres parus sur Riel et qui sont tous plus passionnants les uns que les autres. Ils sont différents.

M.P. C'est ça, il y a des échos même, vous les citez...

I.T. Bien-sûr, je les cite !

M.P. Ça, c'est intéressant car on a comme des voix dans votre livre...

I.T. Il faut surtout lire Les Écrits complets de Louis Riel qui ont été publiés en 1985 , l'année de son centenaire, par les Presses de l'Université de l'Alberta. Ce sont des volumes qu'on trouve dans n'importe quelle bibliothèque. C'est ça qu'il faut lire, il faut revenir aux sources de Louis Riel lui-même, comprendre comment lui a vécu tout ça, même si une grande part de son œuvre est inachevée et s'il a perdu l' autre part dans tous ses voyages.

M.P. Ismène, est-ce que votre livre a été distribué dans l'Ouest canadien ?

I.T. Ah oui, oui, oui, il est là-bas !

M.P. J'imagine que la réception, là-bas, n'est pas la même qu'au Québec : on a certaines appréhensions, on a certaines attentes. Comment est-ce que vous la percevez, cette réception ?

I.T. J'ai des Métis qui m'ont téléphoné, qui étaient évidemment très touchés par ce livre. J'ai de très bons échos dans l'Ouest et en Saskatchewan, de la part de gens que je ne connaissais pas. Il me semble qu'il y a une belle réception. Ce livre a aussi ouvert une porte dans le monde autochtone québécois.

M.P.  Ah oui ?

I.T. J'attends des nouvelles de représentants des Premières Nations. Il y a des gens qui se sont manifestés, qui ont téléphoné aussi à la Société Saint-Jean-Baptiste pour s'excuser de n'avoir pas pu venir au lancement. Peut-être va-t-il se passer des choses de ce côté-là. Ce serait très intéressant.

M.P. Il faut le souligner ici, nos autochtones ont un lien tout à fait réel...

I.T. Oui, figurez-vous que j'ai été très étonnée de voir que pour eux, le 16 novembre, jour de la pendaison de Riel, est un jour férié. Pour moi, c'en est un : c'est personnel, ça, mais pour eux, c'est un jour chômé et Riel est leur héros. J'ai rencontré brièvement un représentant des Premières Nations que je vais revoir bientôt. On va pouvoir discuter de tout ça car c'est passionnant. C'est aussi un fils spirituel de Louis Riel et on a certainement beaucoup de choses à se dire.

M.P. Ismène, est-ce que vous avez un autre projet en tête car vous êtes quelqu'un qui avez toujours de grandes passions.  Est-ce qu'il y a un autre livre en cours ? Car lorsqu'on en termine un, déjà il y en a un en chantier peut-être ?

I.T. La préparation d'un nouveau Gabrielle Roy est terminée, il faudrait que je le rédige maintenant. Après tous ces témoignages au Manitoba, que l'on retrouve dans Les Chemins secrets de Gabrielle Roy, j'ai aussi interviewé les gens qui ont connue la romancière au Québec. Donc ça peut faire la matière d'un nouveau livre...

M.P. Moi, je le souligne pour les auditeurs puisqu'on le dit en quatrième de couverture, vous êtes la seule spécialiste en littérature de l'Ouest répertoriée au Québec...

I.T. C'est le Canada qui le dit ! Je figure, paraît-il, dans un annuaire officiel...

M.P. Ismène Toussaint, je rappelle le titre de votre livre : Louis Riel, Le Bison de cristal, publié chez Stanké. C'est un très, très beau livre. C'est bien de prendre des personnages du passé et de les faire revivre dans des reportages de cette sorte. Ismène Tousaint, merci et au revoir !

I.T. C'est moi qui vous remercie. Au revoir !

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