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"Martyre du silence"

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Eugène NADEAU omi
Martyre du silence Mère Marie-Anne,
Préface de Lionel Groulx,
Médiaspaul, 3e édition,
Montréal, 2003, 428 pages.

Compte rendu par :
Gilles Rhéaume
2003/10/18


Au Québec, il est difficile voire impossible de comprendre une époque de notre histoire sans avoir recours à celle des institutions religieuses.  Il en est ainsi d’ailleurs partout où il y a des humains car les rites spirituels, ces exercices faisant appel au secours de réalités immatérielles comme les esprits, les divinités ou les forces de l’invisible, se pratiquent depuis si longtemps que leurs origines se perdent dans le nuit des temps.  Il y a dans le religieux quelque chose d’essentiellement humain comme si cela était naturel pour les gens de chercher un lien avec un être plus puissant qu’eux et qui pourrait intervenir dans le cours de leur vie.

Les marques du religieux sont présentes sous toutes les latitudes et les savants en sont friands. Voilà pourquoi, les sciences sociales ont, depuis leur apparition, consacré beaucoup d’énergies et investi de nombreux efforts à mieux cerner ce phénomène.

L’histoire du Moyen âge européen et chrétien est incompréhensible si on ne tient pas compte de celle des monastères et des abbayes.

Après la chute de l’Empire romain, c’est l’Église et le Pape, l’évêque de Rome qui prit le relais de la gouverne du religieux, l’Église étant la seule institution ayant survécu à l’effondrement du pouvoir romain.

Les évêques à la tête des diocèses sont rapidement devenus des puissants.  Les moines et les moniales qui appartenaient aux grands ordres de type bénédictin, puis plus tard les ordres mendiants comme les trinitaires, les franciscains, les dominicains, les servites avec leurs branches féminines ont construit l’Europe.  Comme l’architecture de ce continent le démontre admirablement bien. La création des hôpitaux, des orphelinats, des asiles, des prisons et autres institutions sociales de ce continent se fond, fait partie de l’histoire de l’Église.

Au Québec, c’est d’habitude autour des églises (le plus souvent autour du terrain prévu pour bâtir le temple), que les villages ont été construits.

Dans cette perspective, les biographies, les monographies et les études ayant pour objet  l’univers des communautés religieuses, des paroisses, des diocèses et de leurs pasteurs constituent une source importante du savoir.  Il y a des centaines et des centaines d’histoire des paroisses et des villages du Québec.  Dans chacun d’entre eux, nous trouvons des faits, des personnages, des oeuvres reliés au monde ecclésiastique et religieux. Il en ainsi des Sœurs de Sainte-Anne. Le Canada ecclésiastique de 1928, par exemple, publié par la Librairie Beauchemin Limitée (729 pages), sous sa rubrique consacrée aux Sœurs de Sainte-Anne, indique qu’il y a 1 500 professes à s’occuper de plus de 30,000 élèves et jeunes dans des écoles, des pensionnats, des jardins de l’enfance, du Québec, du Canada et des États-Unis.  Quand on ajoute qu’il y a plus de cent autres communautés religieuses de femmes, cela donne une idée de l’importance de ces communautés dans la vie du Québec.

En écrivant la vie d’Esther Blondin (1809-1890), l’auteur, a puisé ses sources et ses documents à même le fonds du patrimoine religieux.

Cette biographie qui vient d’être éditée pour la troisième fois a été publié, une première fois, en 1956, un an après que les supérieures des Sœurs de Saint-Anne, eurent mandatées un oblat, le Père Eugène Nadeau omi (1916-1997), d’écrire la biographie de leur fondatrice.  Il faut mentionner que cette femme a connu un parcours, une destinée qui sortent de l’ordinaire et qu’il aura fallu des décennies et des décennies avant que les Sœurs de Saint-Anne elles-mêmes ne connaissent les véritables circonstances de leur fondation.

La «Martyre du silence» c’est cette femme, née à Terrebonne en 1809, qui fonda une communauté religieuse en 1850 et qui, par la suite, s’est vue reléguer aux oubliettes.  Disparue de la mémoire communautaire la fondatrice !  Confinée aux tâches les plus humbles, elle a supporté tout cela pendant des années sans mot dire ! Une cabale contre elle fut si bien concoctée, si savamment préparée que des générations et des générations de religieuses ont été ignorantes de tous ces faits. L’histoire de la congrégation a été faussée, sa tradition maculée d’un mensonge, comme un secret de famille connu que d’une poignée, d’un quarteron.  Une fondatrice reniée, cachée comme si elle n’avait même pas existé.

C’est grâce aux recherches historiques d’une de leurs Sœurs, Sœur Marie-Jeanne de Pathmos, que la Mère des SSA sortit de l’ombre.  Ce n’est donc que dans les années cinquante du vingtième siècle que la vérité est enfin remontée à la surface.

Pendant près d’un siècle, les postulantes, les novices, les scolastiques et les professes qui, par milliers investirent cette communauté, ne savaient rien de consistant de leurs véritables origines religieuses.

En recourrant aux services du Père Nadeau, les sœurs pouvaient compter sur le talent et les qualités d’un auteur solide, d’un chercheur aguerri aux documents et aux subtilités du langage religieux.  Les livres écrits par cet Oblat, sont nombreux.  Ce fils de Monseigneur de Mazenod, archevêque de Marseille qui a fondé les Oblats de Marie-Immaculée en France et qui arrivèrent au Québec dès la première partie du XIXe siècle (1841, est devenu un professionnel de l’écriture.

On comprend pourquoi Lionel Groulx, dans sa préface de l’ouvrage, insiste tant sur les qualités d’un bon biographe qu’il a bien identifié chez Nadeau. Ce biographe dont la longue fréquentation du milieu des communautés religieuses, sa connaissance des us et coutumes des membres du clergé ont rendu si perspicace.  Son expérience des autorités épiscopales et des romanités vaticanes ont, en outre, façonné chez lui une plume avertie, prudente et méthodique, inspirée par un souci de l’exactitude et une rigueur systématique qui ne se démentent pas.

Dans un style vivant et rythmé, l’auteur brosse le tableau d’une époque qui éclaire tout le XIXe siècle.  C’est le temps de Mgr Ignace Bourget de Montréal alors que les communautés, pas toutes de la même manière et certaines moins que d’autres, baignaient dans un ultramontanisme quasi absolu où les femmes, malgré leur génie et leurs talents, n’étaient que les subordonnées des hommes. Les femmes d’Église ont été des championnes en construisant le réseau québécois des services sociaux. Bourget fut le héros de cette philosophie «romanocentrisme» au Canada-Français.

Esther Blondin, c’est le nom à la naissance de Mère Marie-Anne, a subi parfois, pour ne pas dire souvent, les sévérités de son évêque qui reconnut lui-même, plus tard, avoir été beaucoup trop loin avec elle.  Et que dire du prêtre nommé par Monseigneur pour diriger la communauté ! Cachant sa peine, la silencieuse souriait et était avenante avec toutes gardant dans son cœur son fardeau, sa croix et son supplice.  Même si ces quelques lignes ne laissent entrevoir que certains des éléments du tableau, celles et ceux qui nous lisent ont une idée de l’héroïcité d’Esther Blondin.  Pas nécessaire d’être croyant pour reconnaître en elle une femme exceptionnellement religieuse.  Rien sauf la vertu, au sens que la religion donnait autrefois à ce concept, ne peut expliquer une semblable abnégation.  Certains n’hésiteraient pas à qualifier de folie une telle acceptation de l’injustice.  Mais Mère Marie-Anne était tout en Dieu !

Cette femme a été à l’origine d’une des plus importantes fondations religieuses du Canada-Français.  Les Sœurs de Sainte-Anne ont essaimé non seulement au Québec, au Canada et aux États-Unis mais aussi ailleurs dans le monde avec leurs missions et les vocations qu’elles ont suscitées là-bas.

En faisant l’école aux enfants du Québec, ces Sœurs ont instruit des dizaines de milliers de nos jeunes.  On ne compte plus les paroisses où elles eurent des couvents.  Leur rayonnement, leur influence dans la vie de dizaines et de dizaines de paroisses et de localités du Québec se sont fait constamment sentir.

Le social québécois a été profondément marqué de ce type d’influence dont le bilan reste encore à faire tant furent innombrables les milieux où les communautés ont été actives.

Ce plongeon en arrière dans le temps en compagnie d’Esther Blondin nous met en contact avec le passé de notre pays.  C’est une des grandeurs du travail des historiens.

Gilles Rhéaume
 

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