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Chaque génération, depuis 1760,
a dû mériter de rester française

Lionel Groulx



 
 
 

     Pour les Canadiens français, a-t-on écrit, l'heure est venue des
     «choix profonds»; ils en sont sûrement à une épreuve de forces.
     Ils auraient besoin, semble-t-il, de repenser les problèmes
     fondamentaux de leur vie et peut-être même de retrouver leur
     âme. Un peuple ne vit pas du seul parfum resté au fond d'un vase
     vide. ... On voudra pourtant ne pas l'oublier: s'attacher
     irrévocablement à ses lignes de force, vivre son histoire en ligne
     droite, n'est pas seulement affaire d'intelligence; c'est d'abord
     acte de volonté, effort conscient et long. Une Renaissance ne sera
     pas le fruit de l'unique chance. Chaque génération, depuis 1760, a
     dû mériter de rester française. Celle d'aujourd'hui ni celle de
     demain ne le resteront à un moindre prix. Les Canadiens français
     sont-ils, comme l'a pu dire Toynbee, le Coming People in the
     Americas ? Seule la Providence de Dieu le sait. Ce que nous
     savons, c'est que, dans le monde d'aujourd'hui, un peuple de
     quatre millions d'âmes ne peut se flatter de durer qu'à force de
     vivre.

     1952: finale de l'Histoire du Canada français depuis la
     découverte, t. 4, pp. 241-242; 4e éd. 1960, 11, p. 408.


Pourquoi j'espère

     Parce que je crois l'heure grave et que j'aime trop les miens
     pour leur cacher ce qui me paraît d'urgente vérité, tout
     simplement j'ai essayé d'avoir un brin de courage. D'ailleurs
     n'allez pas tirer de tout cela de trop désolantes conclusions. Je ne
     suis pas un pessimiste. Je ne suis pas un défaitiste. Je suis un
     homme inquiet. Et je voudrais faire partager mon inquiétude, à
     tous mes compatriotes, et particulièrement aux sentinelles, aux
     veilleurs sur les remparts. Je n'ai jamais ambitionné le rôle de
     Cassandre. Je ne crois rien irrémédiablement perdu. Seulement je
     demande - et tout cela je le demanderais à genoux, si c'était
     nécessaire, - je demande qu'on ouvre les yeux où il importe qu'on
     se les tienne ouverts, quelle que soit l'atonie ou la sclérose de
     l'opinion publique. Je demande que, sous prétexte de remonter les
     courages, on ne les endorme pas dans un optimisme trompeur. Je
     demande qu'on cesse de servir à notre peuple, aux jeunes
     générations canadiennes-françaises, une éducation nationale à la
     dose minime. Et, tout cela, encore une fois, je le demande, parce
     que, à mon sens, ce n'est pas à l'heure où le navire touche l'écueil
     qu'on consulte sa boussole et qu'on sonde les fonds.

     14 sept. 1953. Québec. Conférence: « Survivre ou vivre? », dans
     Pour bâtir, pp. 148-9.


Le droit des petites nations à la vie

     L'indépendance, on le voit, pose des problèmes dont il ne faut
     pas se dissimuler la gravité. Tant et tant que l'on en vient à se
     demander si la solution des États associés que nous avons
     appelée tout à l'heure la «solution moyenne», ne serait pas la
     solution au moins temporaire. Elle serait plus qu'une étape vers
     l'indépendance; elle suppose déjà l'indépendance, ne retenant au
     plus, au-dessus des deux groupes d'États qu'une ombre de lien
     fédéral. La solution aurait aussi pour avantage de moins
     effaroucher nos voisins de gauche et de droite. Elle vaudrait
     mieux, ce nous semble, que ce fédéralisme «coopératif» dont l'on
     nous parle depuis quelque temps.

     Comment coopérer efficacement? Nous sommes si différents
     qu'une législation commune ne peut devenir, pour le Québec, et
     sur maints points, que violemment oppressive. En 1841, au
     moment de l'Union du Bas et du Haut-Canada, alors que nous
     étions plus jeunes et plus faibles, nous avons fait l'essai de cette
     sorte de législation mi-commune, mi-autonome. On sait avec quel
     retentissant échec. Ce même essai, nous l'avons renouvelé
     partiellement depuis 1867, mais pour quel fâcheux
     aboutissement! Entre un Québec constamment forcé d'afficher une
     désagréable dissidence et un Québec associé, mais traitant avec
     l'autre sur le pied de l'État souverain et pour un minimum de
     sujets, de quel côté, vers quelle solution et dans l'intérêt de tous,
     ne pas pencher?

     Nous posons le problème; la solution importe à d'autres. Quoi
     qu'il advienne, cette autre solution demeure inéluctable que le
     jour où le Canada français aura acquis la nette conviction qu'il ne
     peut, sans l'indépendance, s'épargner le suicide, il n'aura plus
     qu'à ramasser ses énergies et à faire face au défi. Nulle nation, si
     petite soit-elle, n'a l'obligation, encore moins le devoir
     d'accepter le génocide par complaisance pour un plus puissant.
     Le droit des petites nations à la vie n'est inférieur en rien au droit
     des grandes nations. Les idéalistes auront beau soutenir qu'il y
     aurait, de la part d'un petit peuple tel que le nôtre, grand profit
     moral et superbe partie à jouer dans un effort héroïque à se tailler
     une place et à survivre dans un milieu redoutable Par sa seule
     masse, sinon même sourdement hostile. Le risque serait trop
     risqué pour l'oser courir, et, malgré l'autre risque, le profit moral
     ne serait pas moindre à braver l'aventure de l'indépendance.

     1964. Chemins de l'avenir, pp. 116-7.


L'appel du héros

     La première qualité qu'en tout cas nous exigerons de nos
      chefs de demain, ce sera qu'ils aient la foi, la foi en notre
      survivance, en notre destinée, et qu'ils l'aient assez pour
      que chaque matin l'on ne soit pas obligé de se demander
      s'ils l'ont encore. «Le héros», a dit Emerson, est «un homme
      immuablement concentré».

     Qu'est-ce à dire, sinon que nos chefs seront les hommes d'une
     foi,  d'une idée ardente et claire, ou, comme j'ai dit un jour,
     d'une mystique ? Une mystique! Là seul, pour le chef, réside le
     secret des prises toutes puissantes sur les masses. Et il serait
     bon de s'en souvenir. Ni l'agitation, ni le dévouement, ni
     l'argent, ni votre presse, ni vos sociétés nationales, ni vos
     écoles, fissent-elles ensemble tous les prodiges du monde, ne
     remplaceront l'idée-force agitée par le chef.

     Ainsi le veut l'éternelle psychologie: on ne meut la volonté
     individuelle ou collective qu'au nom d'une idée ou d'une
     passion déguisée en idée. Et la puissance de séduction et
     l'entraînement de l'idée se doit même proportionner à l'effort
     que l'on sollicite.  Consultez notre histoire; elle abonde en
     sacrifices perdus et en efforts avortés, non parce que le petit
     peuple n'aurait pas travaillé, ou qu'il aurait manqué de
    dévouement; mais parce qu'une pensée organisatrice n'a pas
    assez travaillé par en haut, pendant que le petit peuple peinait
    en bas.»

     Notre avenir en Amérique, discours à Manchester (U.S.A.), 30
     juin 1935, publié dans Orientations. Voir pp. 297-298. L'auteur
     commente une expression de Emerson, «l'appel du héros ».
 
 

Ottawa devra cesser
de nous forger des entraves

     Mon attitude à l'égard des institutions de 1867 n'offre pourtant
     point d'ambiguïté. Je suis pour la Confédération. Mais j'attends
     que l'on me montre le précepte divin ou humain qui nous impose
     de nous y laisser étrangler. Ottawa n'existe point pour soi-même
     ni pour soi seul. Nous resterons dans la Confédération; mais la
     Confédération devra se concilier avec notre volonté de survie et
     d'épanouissement français. Et la formule exige bien autre chose
     que le respect du bilinguisme fédéral et notre juste part dans le
     fonctionnarisme canadien. Province française, nationalité
     française, nous ne pouvons le rester, sans une certaine autonomie
     législative et administrative, en particulier dans l'ordre
     économique et social. En ce domaine, Ottawa devra donc, cesser
     de nous forger des entraves. Un pays vaste, divers comme le
     Canada, ne saurait au surplus s'orienter vers une centralisation ou
     une rigidité accrue des pouvoirs fédéraux. « État français »
     pourrait donc signifier demain un plus haut point d'autonomie
     provinciale qu'auront à sanctionner les prochaines réformes
     constitutionnelles.

     1937. « Pour ceux-là seulement qui savent lire », dans
     Directives, 1re éd., p. 13.
 

Les pires ennemis
de l'État français
Un État français ne se créera pas tout seul. Les idées marchent, mais à condition qu'elles trouvent des porteurs. Les pires ennemis de l'État français, les plus hostiles à cette idée, vous pouvez déjà le constater, ce ne seront pas ceux que vous auriez pensé; ce seront vos propres compatriotes canadiens-français. Un long  asservissement politique puis national, nous a pliés, habitués à la servitude, a fait de nous une nationalité hésitante, pusillanime.

Avant d'avoir le simple courage d'accepter son avenir, notre  peuple a besoin d'une rééducation politique et nationale.

Par conséquent, ne vous en laissez pas imposer, jeunes gens, par les timorés qui vous disent: « Votre État français, faites-le, si vous voulez; mais n'en parlez point. » C'est oublier, dans la vie d'un peuple, le rôle organisateur des idées d'importance centrale, leur valeur d'idéal et d'impulsion. C'est demander à un peuple un vaste, un immense et long effort, tout en lui refusant le stimulant, la mystique, aptes à solliciter cet effort.

Directives, 1re éd., pp. 131-134; 2e éd., pp. 121-124.
 
 

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