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Octobre 1970

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 IMPRESSIONS D’UN MILITAIRE
SUR LA CRISE D’OCTOBRE 70

Capitaine(r) René-Marcel Sauvé *
Officier d’infanterie et parachutiste




Le premier principe de stratégie s’énonce comme suit : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation. La stratégie se fonde sur la logique des faits et des principes qui les gouvernent, non sur les logiques discursives des philosophes. Un principe n’est pas un terme d’idéologie ou de casuistique.  Il est l’élément intangible du réel et ne peut être connu qu’en appelant à l’esprit de discernement.

De ce premier principe dépendent tous les autres en stratégie d’État :

détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables;

maintien du moral;

concentration et économie de l’effort;

simplicité;

souplesse;

sécurité;

coordination;

coopération;

administration et logistique.

Tout individu impliqué dans les affaires de l’État doit les connaître et savoir les mettre en pratique, en temps normal et particulièrement en temps de crise et en temps de guerre, faute de quoi on ne peut régler aucun problème d’envergure.

Comme l’enseigne Sun Tsu dans son classique art de la guerre (Sun Tse Ping Fa), la connaissance des grands principes permet de trouver en toutes circonstances les réponses et les solutions qui conviennent. Autrement, on reste avec ses problèmes.

Agir n’est facile pour personne.  Essayons donc d’apprécier le contexte à l’intérieur duquel s’est déroulée cette crise d’octobre 70, afin d’en tirer quelques conclusions pratiques pour l’avenir.

Il importe de savoir en partant que la position du militaire n’est pas nécessairement militariste.

Héritiers de Cromwell contre  Québécois

L’empire britannique est né sous Cromwell, entre 1640 et 1658.  C’est bel et bien Oliver Cromwell, puritain féroce, disciple de Jean Calvin, républicain, régicide, meurtrier, incendiaire, génocidaire, visionnaire, qui a fondé la marine de guerre britannique, devenue la Royal Navy, en même temps que l’armée britannique telle que nous l’avons connue, de même que le commerce et l’oligarchie à partir desquels naîtra un empire sur lequel le soleil ne se coucherait jamais.

Comme tous les empires précédents, la flotte de guerre et l’armée sont au service d’une oligarchie et de son commerce. La stratégie militaire accompagne et se calque sur celle des gros intérêts commerciaux.

L’empire romain n’était qu’une immense oligarchie, de même ceux qui l’ont précédé et l’ont suivi.

Malheur aux peuples sans défense dont les territoires recèlent des richesses convoitées et à proximité des océans et des mers.

Quant aux empires continentaux, ils se sont développés avec le transport terrestre, surtout par chameaux, chevaux et chemins de fer. À l’opposé, il semble que le camion et l’automobile favorisent le développement des pouvoirs régionaux.

Dans un cas comme dans l’autre, les pouvoirs en place se sont développés avec les communications et ce sont les communications qui finissent par les faire tomber.  Dans cette perspective, l’empire britannique s’est développé à partir des communications maritimes dont les techniques se sont améliorées continuellement depuis le Quinzième siècle mais le Canada, qui se veut un empire continental, n’aurait jamais existé sans le chemin de fer.

Revenons à Cromwell, ses disciples et héritiers.

Après la mort de Cromwell, redevenus monarchistes par opportunisme, ses héritiers ont poursuivi l’œuvre entreprise par le Grand Maître, dont ils avaient assimilé les principes et les méthodes.  Cromwell a montré la ligne de conduite à suivre pour réduire à zéro toute velléité de concurrence ou de résistance.  En Irlande, il a tué, pillé, incendié et dépossédé plus de la moitié du peuple Irlandais, voué par lui au génocide.

C’est lui qui a entrepris la destruction des Écossais celtiques des Highlands. Sous son initiative, l’armée britannique et la Royal Navy sont devenues des confréries du meurtre et de la destruction de tout ce qui leur résistait. Les armées hitlériennes qui ont suivi en cette matière et ont fait de l’Allemagne et de l’Europe un immense charnier n’ont rien inventé que les Britanniques ne savaient déjà.

Malheur aux peuples sans défense.

Ce sont les héritiers de Cromwell qui ont déporté les Acadiens, massacré la Gaspésie sous Wolfe, provoqué la guerre de l’indépendance américaine qu’ils étaient sûrs de gagner, avec pendaisons massives des rebelles Yankees et destruction de leurs terres. Sans l’aide militaire et navale de la France, les Yankees n’avaient aucune possibilité de l’emporter contre la férocité cromwellienne.

Ayant perdu cette guerre, les héritiers de Cromwell  sont venus en Amérique Britannique du nord, s’installer surtout au Québec, dont la défendabilité du territoire avait fait ses preuves. Nul doute qu’ils ont cherché par tous les moyens de reprendre les États Unis sous leur contrôle en se servant du Québec à la fois comme tête de pont et dernière redoute.   Ce sont eux qui ont créé l’oligarchie dominante au Canada, dont  le Family Compact,  la Clique du Château, connus pour avoir provoqué deux guerres patriotiques au Québec et une guerre civile dans le Haut Canada.

Ils ont procédé ensuite à développer ce qu’on appelle l’Establishment actuel en même temps qu’un pouvoir centralisateur, unitaire et arbitraire à Ottawa, qui poursuit actuellement la même tâche qu’aux débuts.  Leur implacable volonté est un esprit qui  ne se détruit pas, mais se transmet d’une génération à l’autre.  Avec le temps et la confrontation à de nouvelles réalités, il finit par perdre ses moyens.

Comme l’Irlande, l’Écosse, l’Acadie et la Nouvelle Angleterre, le Québec est pour les héritiers de Cromwell une source d’embarras à détruire d’une manière ou de l’autre.  Mais le Québec n’est ni l’Irlande, ni l’Écosse, ni l’Acadie, ni la Nouvelle Angleterre, ni l’Afrique du sud et l’Australie, deux autres sources d’embarras pour les héritiers de Cromwell.

L’histoire géopolitique du Québec

Par ses caractérisques géographiques et humaines, le Québec était appelé en partant à devenir un État neuf, envers et contre l’hostilité du milieu ambiant et la détermination des héritiers de Cromwell d’en finir une fois pour toutes avec lui.

Un État naturel est optimal, en ce sens qu’il possède la taille et les moyens de garder le contrôle sur les situations qui se présentent.  L’histoire géopolitique du Québec débute sous Richelieu, homme d’État d’envergure et  instigateur d’une politique de développement continu sur le territoire de la vallée-noyau du Saint Laurent.  En imposant la langue française, langue d’État s’il en est une, Richelieu assurait la cohésion de la société à venir et sa progression possible vers le statut d’État.  Lorsque la France s’est retirée pour concentrer toutes ses forces à venir en aide aux Yankees, les Québécois ont entrepris de faire le reste : mise en valeur du territoire, développement des infrastructures, défrichements, constitution d’un capital collectif, fondation des institutions d’un État, achats successifs de terres, terroirs et domaines appartenant aux ressortissants britanniques.

Tous ces actes d’envergure se sont accomplis en même temps que l’expansion de l’Empire britannique partout dans le monde, avec tentatives de reprendre les États Unis.  Le contexte historique, la géographie, le sens de l’État, la langue d’État et la cohésion religieuse de la société québécoise sont autant de facteurs qui ont contribué à la progression continue du Québec, parti de rien, vers le statut d’un État naturel neuf.

Cromwell et le pouvoir absolu

La nécessité n’a ni loi ni morale.

Tous les États du monde se sont constitués sur la base des nécessités primitives, qu’exploitent également les oligarchies : Alimentation,  vêtement,  gîte, besoin de  confort et protection, de sécurité face à l’avenir, soins médicaux, instruction,  relations avec l’entourage et le monde extérieur, besoin de présence, qui rendent les populations dépendantes, vulnérables et faciles à dominer et exploiter.  Pour se défendre, il leur faut agir mais personne ne peut agir seul, d’où nécessité de l’État, instrument privilégié de l’agir des peuples et que les oligarchies tentent de saisir et contrôler.  Mais la construction d’un État exige beaucoup de temps et d’efforts, souvent plusieurs siècles.

Confédération ?  Une union d’États souverains

Que l’indépendance, qui est l’aptitude et la capacité de choisir ses dépendances, ne puisse se réaliser que dans et par l’État national libre de toute oligarchie, c’est l’évidence.  Cromwell et ses héritiers le savaient et partout dans l’Empire, ils se sont acharnés à saisir le contrôle absolu sur les nécessités et briser toute tentative des nations dominées de se donner un État.  Dans ces conditions, le pouvoir absolu est possible même s’il ne dure qu’un temps.  Suivant cette ligne de conduite, Ottawa cherche le pouvoir absolu en supprimant les provinces, toutes appelées pourtant à devenir des États naturels comme le Québec.  Est-ce qu’une authentique Confédération n’est pas une union d’États souverains? Il faut donc qu’en premier, les provinces inféodées deviennent des États naturels.

Le Front de Libération du Québec

Dans cette perspective du refus obstiné, le Front de Libération du Québec n’a été qu’une excuse pour intervenir militairement et briser l’État québécois naissant.  Il est significatif de constater que le FLQ a été doublé par Ottawa, afin de justifier une répression plus brutale et définitive de la société québécoise. Mais le Québec en est sorti plus conscient et plus fort et Ottawa réagit en multipliant les tentatives de saisir tous les pouvoirs.

Terrorisme politique

Le gouvernement unitaire, centralisateur et arbitraire d’Ottawa, par l’entremise des médias sur lesquels il exerce un contrôle quasi absolu, a associé le « terrorisme politique » avec le Front de Libération du Québec.  Le véritable terrorisme politique a pour objet de briser les populations et de les soumettre, non de s’attaquer aux gouvernements et aux oligarchies en place. D’où les tentatives pendant la crise d’octobre de faire croire au peuple québécois que l’armée a été envoyée « protéger la population » alors qu’elle ne courait aucun danger de la part du FLQ. Ce mensonge fait partie du véritable terrorisme politique.

La forme la  plus scabreuse du terrorisme politique a été pratiquée par Cromwell en Irlande et en Écosse et perpétuée dans les colonies de l’Empire, notamment dans les Treize colonies, en Acadie, en Amérique Britannique du nord, autrement appelée Canada, en Afrique du sud contre les Boers et aussi contre les Australiens, sans omettre les peuples d’Afrique et du Proche Orient qui ont eu à subir les foudres de l’Empire.

Dès sa première intervention armée en Irlande, Cromwell a montré comment il faut agir pour briser et soumettre définitivement un peuple. D’abord l’armée, qui tue,  massacre et dépossède militants et non militants, femmes et enfants compris, avec pour excuse de « faire un exemple et prévenir d’autres pertes de vies(sic) ». Terrorisé, intimidé, réduit à l’impuissance, un peuple devient facile à manipuler, jusqu’à faire « amende honorable » pour ses « manquements et ses crimes » envers de « si bons maîtres », dont le cynisme ne connaît aucune limite.   Une tentative de génocide comme celle qu’a entreprise Cromwell en Irlande exige jusqu’à douze générations pour récupérer et beaucoup de peuples ne s’en sont jamais remis;  (entre autres les Prussiens Baltes de la plaine germano-polonaise).

Lorsqu’un peuple est matériellement et moralement brisé, le pouvoir peut agir tranquillement à sa guise pour des générations à venir, décider ce que bon lui semble, quitte à nier le passé et à montrer à la face du monde combien il a été « bon et généreux » envers ces pauvres bougres qui ne méritent pas de vivre à cause de leur infériorité.

On est scandalisé de voir ce qui est arrivé aux Acadiens mais on oublie que les Irlandais ont subi pire longtemps avant eux et que l’armée britannique a déployé ses efforts pour faire subir le même sort aux Yankees de Nouvelle Angleterre, qui battront les Anglais avec l’aide d’une armée et d’une flotte française.

L’armée britannique n’est pas l’armée du peuple anglais mais l’armée de l’oligarchie et du Parlement qui la supporte.  Elle a servi contre tous les peuples inféodés à l’Empire, qui osent entretenir des velléités d’indépendance en commençant par la construction de leur propre État.

Cette violence armée n’a pas réussi à briser définitivement les peuples concernés, qui ont fini en majorité par se libérer du joug du Parlement, de son oligarchie, de son armée et de sa flotte de guerre.

Au Canada, les Canadian Armed Forces, la Royal Canadian Mounted Police (créée pour protéger la Hudson Bay Company, Canadian Pacific et autres entreprises de l’oligarchie cromwellienne du Canada), sans oublier les services  « secrets », ont pris peu à peu la relève des forces britanniques, dont la présence se faisait sentir jusqu’en 1975.

Le contrôle des communications

J’ai reçu ma formation militaire en majorité par des sergents et des officiers britanniques, qui possédaient des connaissances et une expérience considérables en matière d’entraînement et de préparations à la guerre. Quant au Parlement d’Ottawa, il est, comme le Parlement anglais, facile à manipuler par le Cabinet, lequel travaille pour les intérêts oligarques mais déclare publiquement  travailler pour « tous les Canadiens ».

Comme il exerce un contrôle quasi absolu sur les communications, personne ne peut le contredire.

La question qui se pose est la suivante : comment se fait-il que le Québec n’a pas subi le sort de l’Irlande, l’Écosse et l’Acadie?

La réponse géopolitique à cette question peut se trouver dans : Géopolitique et avenir du Québec (Guérin. Montréal 1994).  Qui contrôle les communications peut littéralement exercer un contrôle quasi absolu quoique transitoire sur les esprits.

Le terrorisme politique peut se maintenir en place par une propagande effrénée.  Au Québec et au Canada, les communications ont été saisies à la faveur de la deuxième guerre mondiale, sous prétexte de « sécurité nationale ».

Qui contrôle les communications contrôle le langage officiel de la pensée unique, composé de demi-vérités, d’euphémismes, de métaphores, de clichés réductifs et simplistes, slogans, propos chargés d’émotions primaires pour faire pleurer les peuples comme des enfants, kétaineries, propos intimidants, toutes choses qui dégradent le jugement critique des populations inféodées et les rendent inaptes à raisonner à froid, prendre conscience de leur véritable statut de nation et d’État et agir en conséquence.

La méthode a été mise au point en Irlande, en Écosse et au Pays de Galles sous Cromwell, qui se prétendait envoyé par Dieu pour « redresser le monde et rendre justice ». Les Talibans ne sont pas nés d’hier. Au Québec, nous nous sommes presque retrouvés avec un premier ministre qui se déclarait « guidé par la main de Dieu ».

Une autre forme de terrorisme politique consiste à multiplier lois, règlements et ordonnances au point où plus personne ne peut s’y retrouver.

La méthode a été essayée en Irlande et en Écosse.

Le pouvoir et les intérêts qu’il défend peut alors décider ce qu’il veut, sans consulter personne, avec un risque minimum de critiques qui pourraient le menacer.

L’ambiguïté et l’ambivalence, qui font partie d’une forme raffinée de torture mentale et morale, consistent à faire porter ses démons intérieurs par les autres.

L’interlocuteur se sent mal et coupable de ne pas comprendre ce dont il s’agit.

D’où l’inquiétude et même la terreur de constater qu’on est « hors la loi », sans savoir qu’on y est pour rien, tout cela à cause de quelque règlement obscur et mal rédigé, qui se prête à plusieurs interprétations, mais dont la connaissance du sens est réservée à une « élite ».

Cromwell, maître de l’ambiguïté, a enseigné à ses héritiers comment semer le doute et la confusion dans l’esprit d’un peuple, qui risque de se retourner contre lui-même pour cause d’incompréhension.

État de guerre à perpétuité

Depuis 1966, avec la croissance surprenante du RIN, des mesures avaient été ordonnées par le gouvernement fédéral pour exercer un contrôle plus serré sur les forces armées dans le Québec. En fait, il s’agissait de désarmer le Québec, Ottawa faisant de moins en moins confiance aux militaires québécois.  Cela se voyait de l’intérieur de l’armée, alors que tout semblait normal vu de l’extérieur.

Entre autre, il fut décidé que les munitions stockées au Québec seraient transférées ailleurs. Le camp Bouchard, au nord de Montréal, était un important dépôt de munitions, de même que le camp Valcartier. La presque totalité des stocks de bombes de mortiers, d’obus de canons de campagne, de grenades, de balles de carabine, mitrailleuse et mitraillette ont été transportés, soit vers Angus, près de Borden, en Ontario, soit vers Meaford, champ de tir et d’exercices pour les troupes à l’entraînement au camp Borden, soit Gagetown au Nouveau Brunswick.  Il ne resta au Québec que le minimum nécessaire pour conduire quelques exercices de tir et permettre aux militaires québécois de s’exercer un peu aux armes vives.

En cas d’insurrection, l’armée au Québec manquerait de munitions, de sorte que les militaires québécois ne seront en position ni d’intervenir et encore moins de se soulever en bloc contre Ottawa, dans l’éventualité où le gouvernement fédéral ordonnerait une intervention militaire majeure pour en finir avec le Québec.

La possibilité d’une telle intervention n’est ni une invention de l’esprit ni de la paranoïa.  Commissionné officier dès le 1er décembre 1948, mes collègues plus âgés m’ont conseillé de tenir l’œil ouvert sur les décisions d’Ottawa concernant le Québec et m’ont informé que l’année même, un pasteur orangiste avait présenté à Ottawa un plan d’intervention armée inspiré par l’intervention militaire de l’armée britannique en Irlande sous Cromwell, alors qu’un demi-million d’Irlandais ont été tués, leurs terres confisquées et données aux soldats anglais comme récompense pour leurs services. Si la même chose n’est pas arrivée au Québec, c’est parce que la géographie ne s’y prête pas et que le Québec est un territoire défendable par ses habitants avec une économie de moyens. Cette réalité n’a pas empêché des individus à rêver d’en finir une fois pour toutes avec le Québec, trop dérangeant.

En octobre 1970, la Loi des mesures de guerre, la suspension des libertés civiles, l’obligation pour les militaires de ne pas quitter l’armée sous aucune considération, l’envoi de troupes au Québec et le recours à la délation comme moyen de piéger les suspects de terrorisme, ont pris tous les militaires québécois par surprise. Personne ne s’y attendait. Personne ou presque dans l’armée ne voyait d’insurrection, de rébellion d’envergure, de coup d’État ou de guerre de guérilla nulle part au Québec. Par contre, beaucoup de militaires surtout parmi les sergents et les soldats étaient sympathiques envers le FLQ, ce que Ottawa ne pouvait manquer de savoir depuis plusieurs années.

Les soldats qui ont été envoyés dans des camions cueillir leurs « victimes » québécoises étaient embarrassés. L’information est venue par la délation à la police et la délation en de telles circonstances est une honte. Les délateurs ne cherchaient que la vengeance personnelle envers un voisin, un ami, un parent, voir, un mari ou une femme. Ils savaient qu’un coup de téléphone suffirait pour les faire arrêter et envoyer en prison.

En Europe, sous les régimes totalitaires, notamment les Nazis et les Bolcheviques, des millions de personnes ont été arrêtées et envoyés en prison et quelquefois à la mort sur une simple dénonciation sans preuve.

Jamais nous n’aurions cru que tant de Québécois et de Québécoises sont capables de tant de petitesse, bassesse, méchanceté, malice, outrecuidance et esprit chagrin. (En France, la délation sous l’occupation a été une honte nationale et il suffit pour en prendre conscience de voir le film de Marcel Ophuls : Le chagrin et la pitié).

Le Front de Libération du Québec n’avait ni les moyens de l’insurrection, ni de la rébellion d’envergure, ni même du coup d’État et encore moins de la guérilla organisée.

Cela se voit maintenant et cela se voyait à cette époque. La surenchère, l’incompétence et sans doute la mauvaise foi des journaux et reportages télévisés, la paranoïa à chaque palier du gouvernement ou presque, l’ignorance crasse des principes élémentaires qui gouvernent la vie des États, le piégeage et l’abus des mots, tout a contribué à créer un climat de crise alors qu’il n’en était rien ou presque rien.  La Loi des mesures de guerre ne pouvait viser que d’autres buts, inavoués parce qu’inavouables.

L’insurrection concerne un État contre un autre État

Une insurrection même appréhendée, avec Loi des mesures de guerre ne peut être que le fait d’un État en guerre contre un autre État parallèle au premier.  On ne déclare pas officiellement la guerre à un groupuscule, une association, un groupe de pression ou un parti politique. Il n’y a ni guerre ni diplomatie entre tribus et clans, même lorsqu’on emploie ces termes pour qualifier leurs hostilités et leurs réconciliations.  Il ne peut y avoir de guerre et de diplomatie qu’entre États seulement, sociétés architectoniques dotées de pouvoirs d’envergure que ne possèdent ni les tribus, les clans, ou les nations sans État.

L’insurrection suppose l’existence d’un État, existant naturellement et réellement (de facto) et capable de remettre en question l’existence même d’un État dominant.

Par sa Loi des mesures de guerre, Ottawa reconnaissait le Québec comme l’assise d’un État naturel et réel, perçu comme une menace pour le pouvoir centralisateur, unitaire et arbitraire, au service d’une oligarchie qui ne veut rien perdre. Le gouvernement fédéral de l’époque, sous le collaborateur P.E. Trudeau, ne pouvait pas ne pas le savoir, même s’il prétend le contraire et déclare « l’insurrection appréhendée » soi-disant pour détruire le « séparatisme », alors qu’il s’agissait de tout autre chose.

Selon les temps et les lieux, les soulèvements contre les pouvoirs en place prennent différentes formes : coups d’État, rébellions de grande envergure, guérillas et insurrections. Ces manifestations peuvent surgir toutes en même temps dans un pays où règne le chaos le plus total. Afin d’apprécier chaque contexte et chaque situation à son mérite et d’en tirer quelques conclusions valables pour évaluer la crise d’octobre 70 au Québec, il importe de les discerner et d’en déceler les principales caractéristiques.

Commençons par la guérilla parce qu’elle intéresse l’armée, directement visée par les guérilleros, qui évitent de heurter les populations civiles, mais n’hésitent pas à frapper les forces armées et autres moyens et symboles du pouvoir en place.  La guérilla n’est pas nécessairement armée, mais elle est violente en ce sens qu’elle vise à renverser un pouvoir et un ordre de choses qui arrangent une oligarchie au détriment de l’intérêt général. La violence physique ne commence pas avec la guérilla, qui a, comme l’expérience le démontre, pris les armes longtemps après que le régime en place se fut servi de l’armée pour briser la volonté populaire.

 La guérilla s’oppose au terrorisme politique des pouvoirs en place et de leurs armées.  La guérilla ne date pas d’hier. On la retrouve dans la plus haute antiquité, comme unique moyen d’abattre des armées puissantes au service d’oligarchies, qui exploitent des populations inféodées et sans défense. La meilleure défensive a toujours été l’offensive, ce dont sont incapables la presque totalité des peuples inféodés et brisés à la soumission servile au comportement moutonnier.  Manquant du savoir et de la détermination nécessaires pour abattre la partie dominante et exploitante, les peuples se réfugient derrière les barricades, erreur majeure en stratégie comme en tactique.

La défensive est fonction de l’offensive et vise à frapper les forces de l’adversaire et à les détruire dans les lieux et moments où elles seront les plus vulnérables. Une compétence militaire exceptionnelle est nécessaire pour réussir la défensive, qui doit atteindre ses objectifs avec une économie maximale de moyens. La défensive ne consiste pas à défendre un terrain jugé plus stratégique qu’un autre mais à exploiter le terrain pour surprendre l’adversaire où il subira les pertes les plus lourdes contre les feux de la défense. L’attaquant  est plus vulnérable que le défendant et pour réussir ses attaques, il doit  mobiliser des moyens jusqu’à vingt fois plus considérables que le défendant.  La guérilla a pour objet d’exploiter les possibilités de la guerre défensive avec une économie de moyens, sauf que les guérilleros ont besoin de l’appui de la population pour réussir.

Au  Québec, on croit encore que la défensive consiste à jouer au martyr et mourir sur les barricades.  Cette manière de voir vient de l’expérience malheureuse des deux guerres patriotiques, celle de 1837-38 et de 1838-39, alors que les patriotes  n’avaient aucune idée de la procédure à suivre pour mener une guerre défensive. S’ils l’avaient su, ils auraient écrasé l’armée britannique, plutôt que finir sur l’échafaud et en prison. La véritable défensive consiste à rejoindre et frapper l’armée adverse avec agressivité dans ses lieux et moments les plus faibles, et, multiplier les coups jusqu’à l’abattre et la détruire. Jamais l’ennemi ne doit prévoir où, quand et comment viendront les coups. C’est la seule manière de garder l’initiative, de le surprendre et de réussir.  Pour réussir, il faut du savoir, de l’école en somme, de la doctrine, de l’entraînement, de la discipline et de la logistique. L’armement vient en dernier.

Les points les plus vulnérables d’une armée sont les communications et la  logistique.  Les Anglais le savent lorsqu’ils détruisent les moyens de communications et les sources d’alimentation des populations qu’ils entendent briser et soumettre, comme ils l’ont fait en Acadie, en Gaspésie, le long du Saint Laurent jusque dans la région de Montréal, et ailleurs, en Irlande, en Écosse et chez les Boers d’Afrique du sud. Les guérilleros aussi le savent. Les pertes peuvent être très lourdes d’un côté comme de l’autre, mais la libération d’un occupant est possible par la guérilla et la preuve en a été faite à maintes reprises.

Pour réussir, la guérilla a besoin de l’appui de la population, pas sa sympathie mais son appui, ce qui n’est pas la même chose. En pratique, cet appui se traduit par la recherche et la transmission des renseignements fiables concernant tout sur l’adversaire et son armée, par des contributions en argent, en nourriture, en armes et équipements, par des caches et des abris, en pourvoyant au transport et des services médicaux efficaces et discrets.  La guérilla a besoin d’entraînement, sur des terrains propices, avec surveillance et protection locale, pour éviter les attaques surprises.

Elle a besoin de l’appui et du silence de la police et des fonctionnaires.  Le secret absolu doit devenir une manière de vivre. Le langage de la guerre est sobre à l’extrême. Personne ne peut se permettre la moindre allusion, ironie ou farce suggestive et chacun doit exécuter rigoureusement, sans attirer l’attention, les tâches qui lui sont confiées. La discipline doit être totale et impitoyable. Or, le Front de Libération du Québec ne jouissait d’aucun de ces avantages essentiels.  Les jeunes gens qui en faisaient partie avait reçu un peu d’instruction ailleurs, très insuffisante. Ils avaient lu des livres impressionnants qui enseignent tout sauf l’essentiel.

Le Front de Libération du Québec avait certainement la sympathie d’une bonne partie de la population québécoise, mais il n’en recevait aucun appui. La vingtaine de jeunes gens qui constituaient cette organisation naïve prétendait libérer le Québec de la domination coloniale et de son inféodation à l’oligarchie locale et torontoise et au pouvoir centralisateur, unitaire et arbitraire d’Ottawa, alors qu’ils n’en avaient nullement les moyens.  Ils étaient connus de tout le monde et la police les fichaient depuis 1963 au moins. Jamais le Front de Libération du Québec n’était comparable en nombre, en moyens et en force aux organisations de motards criminels qui font le commerce de la drogue et qui en passant, sont très respectés par la police.  En fait, la police de Montréal seule était amplement suffisante pour  venir à bout du FLQ, avec un minimum d’efforts, sans temps supplémentaire.   La Sûreté du Québec était de trop et encore davantage la GRC de Sa Majesté, commandée d’Ottawa.

Sans doute, Ottawa a toujours  besoin d’augmenter sa crédibilité afin de prendre des décisions extrémistes et en finir avec le Québec devenu un État à reconnaître et dont il fallait taire le nom.

Comme l’a enseigné Cromwell, tous les moyens sont bons pour en finir. Même le mensonge et l’hypocrisie sont des vertus à la condition de réussir.

Il n’y avait pas non plus la moindre possibilité pour le FLQ de prendre le pouvoir par le moyen d’un coup d’État et de le mener à bonne fin.  Un coup d’État est technique et consiste à saisir les communications de l’État qu’on veut renverser pour en substituer d’autres vouées à la cause à défendre.  En effet, le pouvoir est complètement dans ses communications, toutes ses communications, depuis les moyens techniques jusqu'aux relations entre individus impliqués.  Cet axiome est central en géopolitique et en stratégie de guerre interne.

Pendant les journées d’octobre 1917 à Saint Pétersbourg, Léon Trotsky l’a bien compris.  De nos jours, le principe reste le même mais comme les communications ont changé, alors les coups d’États ne pourront réussir qu’en tenant compte des conditions actuelles. Pour réussir, il faut au moins saisir tous les journaux à grands tirages d’abord, les autres ensuite,  toutes les stations radio, toutes les stations de télévision, le téléphone, les réseaux du web et de l’internet, contrôler les aéroports, les gares de chemin de fer, les carrefours routiers, l’électricité, le gaz, l’eau et les frontières. Combien d’individus aptes, compétents, froids, durs, résolus, prêts à tout, sont capables de le faire? Certes, il n’en faut pas beaucoup de cette espèce pour réussir mais il en faut au moins quelques milliers. De plus, il faut préparer d’avance la relève par un nouveau pouvoir prêt à entrer en fonction immédiatement sitôt les communications saisies. Il faut aussi de l’argent, afin de permettre aux individus de préparer leur action par des reconnaissances sur place, en très petits groupes, répétées, sans bruit, afin de ne pas attirer l’attention et d’habituer les victimes à la présence d’individus nouveaux parmi eux, afin de tout voir et tout prévoir. Rien ne s’improvise en stratégie ni en tactique.

Le Front de Libération du Québec n’avait aucun moyen pour entreprendre un coup d’État. Les communications au Canada et au Québec ont déjà été saisies depuis longtemps par un seul parti politique, celui qui détenait le pouvoir pendant la seconde guerre mondiale et qui en a profité pour préparer l’après-guerre en sa faveur.

Le coup d’État du parti libéral fédéral partout au Canada et au Québec est permanent depuis plus de 60 ans maintenant et personne n’a pris l’initiative de le renverser par un autre. Contrôler toutes les communications veut dire s’assurer la pérennité du pouvoir même dans l’opposition.  De cette manière, on peut désinformer et conditionner la population à perpétuité, comme dans les pays totalitaires, lui servir du vide et des kétaineries en quantité, la dégrader intellectuellement et mentalement jusqu’à l’insignifiance.

Non seulement le Québec mais tout le Reste du Canada s’accommoderaient bien d’un coup d’État qui changerait les perspectives et inciterait à une plus grande maturité politique.

Le FLQ en était incapable et le gouvernement fédéral de l’époque ne pouvait manquer de le savoir puisque c’était l’évidence même. Alors pourquoi insister sur une Loi des mesures de guerre avec l’envoi de l’armée au Québec, comme si le Québec possédait la clef du renversement du pouvoir d’Ottawa?

À cet effet, on peut penser que les syndicats et le Parti Québécois auraient été capables d’organiser et de mener une rébellion de grande envergure. Cette impression se dégage du fait que les listes qui ont été envoyées à l’armée contenaient les noms de syndiqués et de membres du Parti Québécois qu’il fallait arrêter et jeter en prison sans procès ni habeas corpus. Certes, syndicats et Parti Québécois pouvaient se concerter pour constituer un gouvernement parallèle et il en a été question.

Dans ce cas, il ne fallait pas faire les choses à moitié mais aller jusqu’au bout et en finir, peu importent les risques.  Cependant, ni les syndicats de l’époque, ni le Parti Québécois n’étaient suffisamment organisés pour s’identifier à une volonté collective assez puissante pour former un État de droit (de jure) comme de fait (de facto).  Le résultat du référendum de 1980 l’a confirmé.

En conséquence, il n’y avait au Québec aucune force capable de se soulever efficacement contre le pouvoir centralisateur et unitaire et le renverser.  Un minimum de connaissances en sciences politiques et en géopolitique était suffisant pour s’en rendre compte.

Jamais dans l’armée nous n’avons pris le Front de Libération du Québec comme une menace sérieuse au pouvoir et à l’oligarchie d’Ottawa, de Toronto et de Montréal. Déclarer en public que l’armée avait reçu pour tâche de « protéger la population » est un autre mensonge cromwellien.

Si le Québec veut réellement se faire reconnaître comme État de jure comme de facto, il devra pourvoir à sa propre diplomatie dans ce sens et entreprendre en même temps les préparatifs de sa propre défense. La paix n’est jamais accordée à ceux et celles qui ne font pas l’effort nécessaire pour la conquérir, car la paix est une conquête, elle n’est pas un héritage.

La dissuasion est plus exigeante que la défense proprement dite mais dans la mesure où elle est compétente et déterminée, elle garantit la paix.

Voilà une des importantes leçons à tirer de la crise d’octobre 70. Nous en aurons besoin pour l’avenir.
 

 *Militaire de carrière, officier d’infanterie, parachutiste, avec 28 années de service au Québec, au Canada, en Europe, en Afrique Équatoriale et au Proche Orient, géographe, auteur d’un ouvrage sur la Géopolitique et l’avenir du Québec (Guérin 1994), il était en service à la base militaire de Saint Jean sur Richelieu pendant la crise d’Octobre 1970.

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