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Andrée Ferretti
"Octobre de lumière"
tiré de
La vie partisane,
Mtl, 
l’Hexagone 1990,
pp.47-66

Note:  La Vie partisane fut en 1991, mise en nomination pour le Grand prix littéraire de la Ville de Montréal.  Cet ouvrage sera réimprimé en livre de poche dans la collection TYPO, au cours de l'année 2004.

Québec un Pays rend hommage à Madame Andrée Ferretti

Ce récit est le dernier des trois qui composent la première partie de l’ouvrage, intitulée Mesures de guerre.


    La température est douce, ce matin. Bien que le jour ne soit pas encore levé, la lumière du ciel se répand sur le parc, en face de la maison, ici en taches sombres, là en étendues claires, diffraction qui souligne les formes, sans révéler les couleurs. Tous les arbres paraissent semblablement noirs, troncs et frondaisons, même celles, éclatantes, en cette saison, des érables. En revanche pas une branche, pas une feuille qui ne s’aperçoive dans son dessin précis et singulier. Révélation émerveillante de la richesse de l’univers qui me bouleverse. Je connais bien ce coup au cœur qui résonne dans mon corps dont je sens toute l’éphémérité, chaque fois que je contemple la moindre parcelle de la beauté du monde.

   Je suis sur le balcon, depuis plusieurs minutes, dans l’attente d’un taxi, prête à partir pour l’hôpital Notre-Dame, quand arrivent en trombe, devant la maison cinq automobiles non identifiées. En sortent, comme s’ils en étaient éjectés, dix hommes armés, pourtant vêtus en civil. Le taxi arrive à son tour ou, plutôt passe devant nous sans ralentir, le chauffeur ayant sans doute saisi, malgré son étrangeté, le sens de la situation.

   Pour ma part, je m’entête à ne pas comprendre. J’essaie d’empêcher les hommes d’entrer dans la maison où dorment mes enfants et mon mari. J’essaie de leur expliquer l’urgence que j’ai de me rendre au chevet de ma sœur, en train d’accoucher sans le secours d’un médecin, tous les membres de la profession s’étant mis en grève pour marquer d’un coup de force leur opposition à l’établissement d’un régime d’assurance-santé, craignant comme la peste cette mesure qui les obligera à une déclaration honnête de leurs revenus et à payer les impôts adéquats. Je n’ai pas le temps de leur dire ce que je pense de cette attitude méprisable des médecins qui prétendent redouter une baisse de la qualité des soins, alors que les inquiète bien davantage la perspective d’une baisse de leurs revenus. À peine ai-je prononcé une phrase qu’un des hommes m’interrompt brutalement, m’ordonne d’ouvrir la porte sans plus de tergiversations, menaçant de l’enfoncer, si je n’obéis pas. Je sens l’impatience des hommes qui me cernent de plus en plus près, et la vanité de ma résistance. 

   C’est aujourd’hui le 16 octobre 1970. La liberté n’est plus qu’un état d’âme. La révolte aussi. L’armée est entrée au Québec. Le Québec entre en silence.

*

   Ce soir, pour ne pas perdre pied, pour ne pas m’effondrer en ce septième jour de détention qui m’a encore laissée sans aucune nouvelle de ma famille, je pense à mes aïeux, à celles et à ceux qui, dans des conditions tout aussi hostiles que celles que nous vivons aujourd’hui, ont maintenu notre présence sur le sol québécois, dans la préservation de notre langue, de notre culture, de notre identité. Je les connais bien, intimement, allais-je dire, en pensant aux moins anciens. Ma grand-mère et ma mère m’ont si souventes fois parlé d’elles et d’eux avec science et émotion mêlées. Je n’ai qu’à me fermer les yeux pour revivre dans leurs moindres palpitations, dans leur silence même, les difficiles années traversées avec un courage quotidien par nos familles « habitantes » -quel mot juste- forcées par une pauvreté irrémédiable parce que liée à la dépossession du pays, à quitter campagnes et villages, à venir sans cesse grossir , dès le milieu du XIXe siècle, les rangs d’une classe ouvrière qui s’est désâmée à l’enrichissement des patrons anglais, à la constitution d’une bourgeoisie ennemie qui, aujourd’hui, revendique des droits au nom de ce qu’elle prétend avoir construit. « Elle détenait alors tous les pouvoirs, mais nous résistions, nous étions plus solides que notre impuissance le laissait voir », affirmait haut et fort ma grand-mère.

   Je n’avais pas dix ans, mais je me souviens de la flamme verte qui brillait dans ses yeux et du mouvement qui redressait son vieux dos, quand elle parlait des luttes ouvrières qui avaient éclaté dans le textile au début des années 1880, qui s’étaient poursuivies tout au long de la décennie et auxquelles, à la fin, elle avait participé, lorsque âgée de seize ans, elle avait dû commencer à travailler. « En ce temps-là. me disait-elle, la bourgeoisie anglaise était si omnipotente, que de seulement oser lutter contre elle, était déjà une victoire. Et nous le ressentions ainsi. Elle-même, d’ailleurs, qui croyait nous avoir plus radicalement assujettis à son emprise. » Elle souriait, enchaînant naturellement à son propos le récit des réjouissances qui accompagnaient chaque gain, toujours obtenu de haute lutte. « Nous ne renoncions jamais au plaisir, sache-le », concluait-elle dans un clin d’œil.

   Tout cela se passait presque dans le secret, n’était objet ni des préoccupations, ni des discours des politiciens, demeure presque dans l’ignorance, à peine mentionné dans nos livres d’histoire.

   Heureusement, la mémoire court de grands-mères en petits-enfants. Par la relation qu’ils établissent avec les événements, le travail muet du temps devient archives, et se perpétuent le peuple et le pays. Comment vivrions-nous en effet sans ces repères, sans ces références, sans lieux communs d’où venir, par où passer, d’où partir pour revenir et y rapporter toutes les choses du monde qui nous grandiront sans nous perdre. Comment nous parer du beau nom de peuple, si nous n’enfouissons pas nos pieds et nos mains, nos cœurs et nos têtes dans notre propre histoire.

   Nous sommes six femmes enfermées dans une enfilade d’autant de cellules qui tracent la ligne du bas d’un bloc qui a la forme de la lettre L. La ligne du haut se compose également de six cellules. Nous sommes six femmes à nous raconter cette histoire chacune selon ses propres souvenirs. Dans ce lieu sis au quatrième étage de Parthenais, habituellement réservée aux femmes soupçonnées d’un délit de droit commun ou prises en train de le commettre, et détenues là, pendant quelques heures ou quelques jours, jusqu’à leur comparution devant un juge, plus encore que les circonstances de notre arrestation et les conditions exceptionnelle de notre détention, nos conversations nous constituent prisonnières politiques. Elles nous apprennent également à nous connaître, au delà des noms et des voix, au delà des événements de nos vies personnelles dont nous nous faisons parfois confidence.

   Je n’ai jamais vu mes compagnes, car nous sommes enfermées jour et nuit, vingt-quatre heure sur vingt-quatre, sauf pour aller aux interrogatoires. Celles qui y sont convoquées sont amenées une par une. Je ne connais pas leur visage, mais grâce à la rangée de barreaux qui, face à celle des portes, forment le quatrième mur de nos cellules, je peux les entendre. À leurs rires, à l’expression de leurs idées et de leurs émotions, je les imagine toutes très belles. Elles vibrent d’une telle ardeur, même quand elles reviennent abattues d’un interrogatoire qui, souvent, a duré plus d’une heure. Contrairement aux « passantes », comme nous appelons les femmes détenues quelques heures, au plus un jour ou deux, dans les cellules perpendiculaires aux nôtres, arrêtées parce leur nom figure sur une liste de membres du Parti québécois, d’un mouvement indépendantiste, d’un syndicat ou, plus scandaleusement, parce qu’elles sont épouses ou amantes de militants, qui sont revenues sitôt revenues d’un premier interrogatoire, mes compagnes, elles, même après en avoir subi deux, trois ou quatre, demeurent séquestrées. Pourquoi? Elles ne disent qui pourraient me l’apprendre et du même souffle l’apprendre à quelque oreille branchée sur une table d’écoute.

   Les portes de nos cellules ne s’ouvrent qu’un instant, six fois par jour, à l’heure des repas, quand une matrone, entourée de deux policiers, nous apporte nos gamelles et quand elle les reprend, vingt minutes plus tard. Jusqu’à hier, nous étions trois à n’avoir encore rien mangé. Les trois autres, moins dédaigneuses, avaient avalé quelques bouchées, dès le premier jour. Elles nous encourageaient à surmonter notre dégoût à la vue du plateau de tôle légèrement creusé à quatre endroits dans lesquels sont déposés les aliments. Quand nous le recevons, la soupe ou le jus de la viande a toujours débordé de son creux et mouillé les autres mets jusqu’à défaire ceux qui sont poreux. De même le matin, le lait des céréales a toujours ramolli et refroidi les toasts. Nous ne cessons de réclamer des fruits. Nous rêvons de croquer dans une pomme, si délicieuse en cette saison, à la fois ferme et juteuse. Nous nous réjouirions néanmoins de recevoir une orange ou une banane ou tout autre fruit protégé par sa peau du jus de viande ou du lait sucré.

   Avant-hier, au beau milieu de la nuit, J. s’est mise à décrire la saveur de son plat préféré. Avant même qu’elle ne se taise, C. proposait que nous jouions à composer ensemble le menu d’un banquet et à préparer, chacune, par la magie des mots, un plat du festin. Nous nous sommes amusées pendant plusieurs heures, dans une révélation sans vergogne de nos gourmandises et de nos sensualités. L’abondance de nos désirs rivalisait avec la finesse de nos inventions, nous entraînant dans des descriptions délirantes des mets les plus succulents, des vins les plus exquis, fruités ou vieillis, légers ou capiteux, blancs ou rouges, des tables les plus joliment parées. La puissance de l’imagination est un don sacré, une lumière pour les sens et le cœur. Nous éprouvions une joie réelle et fortifiante.

   Au matin, quand nous avons entendu arriver le chariot, d’une voix rieuse, presque dans le même souffle, nous avons exprimer l’espoir qu’il apporte une pomme à chacune. Malheureusement pour nous, il semble les administrateurs de la Loi des mesures de guerre appréhendent l’effet subversif de la chair de ce fruit si québécois, car nos gamelles ne contenaient encore que des toasts mous et froids.

Également en vain, nous réclamons des brosses à dents, du papier, des crayons, des journaux, la permission de confier aux passantes des messages pour les personnes aimées qui ignorent probablement ce qui nous arrive, comme nous ignorons tout d’elles. Rien. Tout nous est refusé. Sauf les cigarettes.

   Mes cinq compagnes fument. Moi pas et je les envie presque de pouvoir ainsi exercer le seul droit qui nous reste. A tour de rôle, dix, vingt fois par jour, chacune appelle la matrone pour lui demander du feu. Celle-ci ouvre alors le judas et la prisonnière y plaque son visage, bouche tendue vers la main qui tient l’allumette.

   Ces femmes n’exercent pas ici leur métier. Elle n’en ont d’ailleurs pas. Ce sont des femmes qui travaillent sur appel, habituellement pour des agences de sécurité privées. La semaine dernière, toutes chômaient, depuis plus ou moins longtemps. Le décret de la Loi des mesures de guerre leur est pour ainsi dire tombé comme la manne du ciel. Neuf femmes qui travaillent trois par trois,, chacune huit heurs par jour, sous la direction d’une matrone professionnelle. Elles nous craignent. Elles croient manifestement que nous sommes des révolutionnaires sanguinaires telles que sans doute elles l’entendent dire dans les médias. Femmes séparées de leur mari, responsables, seules, des soins d’un ou plusieurs enfants, elles ont vécu toute leur vie dans la pauvreté et l’ignorance, et la peur qui s’ensuit. Celle que nous leur inspirons nous étonne. Nous accable. Nous militons, chaque jour, depuis de nombreuses années, soutenues précisément par l’espoir que notre action changera la vie de ces femmes, de toutes celles et ceux qui, comme elles, sont victimes d’un système éhonté d’exploitation économique et sociale et d’oppression culturelle.

   Plus hardies que les six autres, celles de la nuit, lorsqu’elles font leur ronde, s’attardent parfois derrière les barreaux de nos cellules et nous parlent. Nous parlent d’elles-mêmes, observant scrupuleusement, par ailleurs, la consigne du silence qui leur a été imposée en ce qui a trait aux événements extérieurs. L’une des trois vient de nous avouer le plus naturellement du monde qu’elle espérait qu’on nous détienne encore quelques semaines, car avec l’argent ainsi gagné, elle pourrait aider son garçon à payer ses cours de mécanique suivis dans une école privé, parce qu’il n’a pu entrer au cégep, faute d’avoir obtenu le diplôme du cours secondaire.

   Elle devine notre stupéfaction et s’empresse d’ajouter : « C’est pas que je vous veux du mal, mais vous comprenez, si mon gars, i a pas de métiers, i pourra pas travailler et si i travaille pas, c’est lui qui un jour pourrait se trouver derrière les barreaux. Ça, pour moé, c’est pas pensable. C’est pas comme vous autres qu’on peut presque dire que vous êtes là parce que vous l’avez voulu »

   Comme c’est drôle et comme je me sens libre, soudain, raffermie dans mon engagement, soulagée d’une inquiétude qui me rongeait depuis quelques jours, nées de la pensée que peut-être nous nous étions grisés d’agitation. Mais non, nous ne nous mentions pas. Au-delà de notre objectif précis de libération nationale du peuple québécois, nous nous battons parce que nous sommes libres. Je comprends mieux que jamais qu’il faut en effet être déjà libre pour vouloir devenir libre, pour que la résignation n’étouffe jamais la révolte devant l’injustice, l’exploitation, la domination.

   Les propos de la matrone m’ont néanmoins attristée et je n’ai pas envie de la revoir, cette nuit, ni elle, ni les autres. Or, même si je ne fume pas, je les appelle moi aussi plusieurs fois, pour leur demander l’heure. Je ne veux pas perdre la notion du temps, ne fut-ce qu’un instant. Mon désir de silence l’emporte maintenant sur tous les autres. Je ne veux plus entendre le va-et-vient froufroutant de nos gardiennes revêtues d’un sarrau de taffetas. Ce bruissement de leur blouse résonne dans ma tête, depuis le matin, sur l’air et les premières paroles d’une chanson insignifiante entendue quelque fois dans mon enfance et qui parle du jupon des femmes : »Frou-frou, frou-frou, de l’homme c’est la flamme. »

   Il me manque d’être unie à une autre soif que la mienne, une soif que j’ai l’impression de connaître mieux aujourd’hui que jamais. Je m’ennuie de mon mari. Je me fais mille promesses d’attention plus grande à ses merveilles et à ses insuffisances, à ses audaces et à ses peurs. J’ai tellement hâte que les circonstances renvoient ma vie à ses moutons.

*

   Je suis seule, après huit jours d’emprisonnement, à n’avoir pas encore été interrogée. Cela m’atterre. Je me sens sans puissance, sans importance, sans existence, dans une situation d’une immense incongruité. Je crains qu’on m’ait oubliée. Je prie les matrones de bien vouloir rappeler ma présence à qui de droit. Je n’en peux plus de tout ignorer du monde, de ce que vit le peuple québécois, depuis huit jours. Se révolte-t-il?. Se résigne-t-il? Les militants et les militantes qui ne sont pas emprisonnées continuent-ils la lutte? Le peuvent-ils? Nous sommes tellement plus habitués à faire face à un ennemi visqueux qui se dérobe sans cesse sous mille déguisements, qu’à affronter une armée. Nous croyons tellement à la démocratie. Comme si nous ne savions pas qu’elle n’est qu’apparence, qu’aucun pouvoir ne la tolère dès lors qu’il se sent menacé, nous nous battions à visage découvert. Que se passe-t-il maintenant? Je n’en peux plus de cette ignorance et de celle tout aussi angoissante, mais combien plus douloureuse, qui me laisse sans nouvelles de mes enfants, de mon mari, de tous mes proches. Je n’en peux plus de stagner dans ce sombre mois d’octobre dont je vois ni arriver ni partir les jours. Ils se dissolvent sous la lumière crue du néon qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, met le même reflet jaune et un peu sale sur toutes les choses et sur mon visage que je vois s’amaigrir dans le petit miroir placé au-dessus du lavabo, luxe incongru dans un lieu privé de table, d’une chaise même. Je supporte mal cette lumière agressante qui rougit mes yeux, m’empêche d’appuyer ma pensée sur mes images intérieures.

   Même si je ne parviens à aucune concentration apaisante pour mon esprit, je suis suffisamment absorbée par mes réflexions pour ne pas entendre arriver la matrone. Quand elle tire vers elle la porte du judas, le grincement ainsi produit me fait sursauter. Je lève les yeux vers la porte et je vois dans l’ouverture du judas une magnifique rose rouge. Je crois avoir une hallucination. Je n’ose bouger. Ce n’est qu’une illusion, me dis-je, mais extraordinairement belle. Quand on me parlera du bienfait d’un moment ineffable, je saurai l’avoir connu. Les larmes m’aveuglent et je demeure assise sur mon lit. J’entends alors la matrone qui me dit que monsieur l’avocat Gaëtan Robert m’envoie cette fleur en guise de témoignage de sa solidarité et de son amitié.

   Je suis bouleversée par ce premier signe qui me vient de l’extérieur. Plus que par le geste de celui qui me l’envoie, un militant que j’estime et admire. Je me dis que tout avocat qu’il soit, si mon ami a pu me faire parvenir cette rose et le mot qui l’accompagne, c’est que la situation est certainement en train de changer. Toute à mon excitation, je dis aux filles que nous serons bientôt libérées et je leur promets de leur préparer un banquet aussi fastueux que celui que nous avons imaginé. Mais je suis vite dégrisée. La matrone refuse de me donner la rose. « Vous pourriez la manger », me dit-elle, en refermant le judas.

   Je suis si ahurie et si blessée que je ne proteste pas. Ce sont mes compagnes qui crient au scandale. « Ils nous prennent pour des vaches ou quoi? », hurle V. qui exprime à sa manière l’humiliation que je ressens, aussi intolérable que celle déjà éprouvée, le jour de mon arrestation, lorsqu’à mon arrivée ici, je fus soumise à la prise d’empreintes digitales et à une fouille minutieuse, y compris la plus outrageante. Je sens grossir en moi une colère d’une violence inouïe. Je me jure que je me vengerai, mais, pour le moment, j’essaie de me contrôler, ne voulant pour rien au monde donner à mes geôliers le plaisir de me savoir offensée.

   Comment exprimer cette platitude que la prison n’épuise l’énergie que parce qu’elle est peuplée d’innombrables détails sordides et toujours vexants.

*

   J’ai toujours eu envie d’enfoncer mes doigts dans les yeux fous du détraqué d’Ottawa, (1) jusqu’à les crever. Je hais cet homme qui voudrait que nous nous fassions aussi petits qu’il voit dans sa logique de cuistre qui confond pensée et sophisme. En apprenant, au moment de mon arrestation, qu’il avait décrété l’application de la Loi des mesures de guerre du Canada contre le peuple québécois, allant aussi loin que son pouvoir le lui permet dans sa volonté maladive de nous détruire, j’ai eu envie de le tuer.

   Je n’ai rien d’autre à vous avouer, messieurs. Vous pouvez aller le dire toutes affaires cessantes au général qui commande l’armée, au policier en chef qui gère la crise, aux conseillers du premier ministre, au premier ministre lui-même, à tous les votants qui, peut-être, croient encore à la démocratie canadienne.

   Je pense ainsi en marchant vers la salle d’interrogatoires, encadrée par trois policiers.

   Je leur dis, toutefois, à leur visible embarras, combien je suis heureuse qu’ils soient enfin venus me chercher.

   En vérité, je me sens allègre, si contente d’être sortie de la cellule où me confine depuis onze jours, incommunicado, selon l’expression consacrée, où je peux à peine faire deux pas dans un sens et six dans l’autre.

   J’éprouve un réel plaisir physique à marcher à grande allure dans le long corridor. Je n’entends même pas, lorsque nous les franchissons, les sons métalliques des portes qui s’ouvrent et qui se referment électroniquement, qui m’énervent tant, depuis mon emprisonnement, qui éclatent, puis grondent, puis grelottent, puis expirent, puis éclatent de nouveau, le jour et la nuit. 

   Retentissement soudain qui rompt l’attention à soi-même si nécessaire au maintien de la lucidité et du courage. Je remarque à peine la lumière violente des néons, la sentant tout de même plus déprimante encore que dans ma cellule. Ne m’inquiètent pas les trois hommes armées qui marchent à mes côtés, regards fixés devant eux, et qui refusent de répondre à mes questions, même à celles sur la température qu’il fait.

   Je ne vois rien, n’entends rien, ne crains rien, toute à mon plaisir de marcher, toute à ma joie de pouvoir agir, toute à mon espoir d’être libérée, le soir même. Car, j’ai beau savoir qu’ici comme ailleurs, la démocratie est fragile, aussi fragile qu’une bulle qui éclate à la moindre vibration, j’ai beau me le dire et me le répéter constamment depuis onze jours, je crois que je serai libérée puisque je n’ai commis aucun acte illégal.

   Ma naïveté n’a pas de limites.

   Arrivée au bout du corridor, nous débouchons sur une salle rectangulaire, assez spacieuse, meublée d’une table et d’une chaise occupée par un policier –surveillant ou concierge ? Au milieu de chaque mur long, deux portes se jouxtent, de vraies portes, comme celles des maisons qu’on verrouille et déverrouille avec une clé. Les hommes m’entraînent vers l’une d’elles, l’ouvrent.

   Quatre murs blancs, beiges ou gris, je ne sais pas. Pâles, c’est certain, aveugles aussi. L’inévitable néon au plafond. Une table courte et étroite. Autour, quatre chaise, trois d’un même côté, une en face, sur laquelle ils me font asseoir. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas, comme s’ils ne se voyaient pas, ni ne se connaissaient. Bien qu’à l’évidence je ne fume pas l’un m’offre une cigarette, l’autre pose sur la table un dossier épais composé de plusieurs chemises. Le troisième me dit, avec une apparente désinvolture, comme pour m’informer d’un fait intéressant mais négligeable, que la pièce est insonorisée. J’ai froid. J’ai chaud.

   Par dessus-tout, ne pas céder à l’inquiétude qui m’assaille depuis l’instant où j’ai franchi le seuil de cette pièce menaçante de nudité, d’isolation, de précision, parfaitement adaptée à sa fonction. Une vraie salle d’interrogatoires, telle que souvent imaginée au cours de mes lectures.

   Je pense que dans ce lieu exact où chaque geste, chaque attitude, chaque parole, le moindre souffle est observé, consigné, sera analysé, mieux vaut paraître qu’être. Comment? Porter le masque de l’insignifiance ou, au contraire, celui de la dureté intraitable? Me montrer courageuse ou craintive? Ou, plus subtilement, jouer mon propre personnage, en ne perdant jamais de vue qu’il s’agit d’un rôle? Malheureusement, il y a dans l’atmosphère une réalité indépendante de ma volonté et mon malaise ne cesse de s’accroître.

   Les trois hommes sont maintenant assis en face de moi, continuent de s’ignorer totalement. Leur attitude est délibérée, j’en ai conscience. Me trouble néanmoins ce comportement pervers qui vise à me convaincre qu’ils sont solidement associés et, en même temps, à me suggérer qu’ils ne le sont peut-être pas. L’un me sourit amicalement, l’autre, impavide, fouille dans son dossier, sort des papiers d’une chemise, les range au-dessus d’une autre; le troisième me toise effrontément, avec une insistance qui m’agresse plus vivement que s’il me giflait.

   Je deviens anxieuse et, avant que la peur ne me gagne, je décide d’attaquer. Je me mets à parler. Non seulement parce que je ne dispose d’aucun autre moyen d’action, mais parce que je crois à la puissance des mots lorsqu’ils projettent hors de la personne qui les prononcent avec sincérité, la réalité incontournable de ce qu’ils disent. Or, je ne désire leur parler que de la nécessité humaine de se rebeller contre une domination qui nous aliène, contre une répression qui vise notre disparition même. Comme je l’ai fait d’innombrables fois dans des assemblées de salon réunissant cinq à dix personnes, j’entreprends de sensibiliser ces trois Québécois à la légitimité et à l’urgence de la lutte indépendantiste pour la libération nationale de notre peuple et pour l’avènement d’un pays souverain. J’essaie de leur faire comprendre qu’au-delà des forces écrasantes  qui ne cessent de nous attaquer depuis la Conquête anglaise et dont, certes, il faut tenir compte, ce qu’à mon avis néglige le FLQ. Il y aurait plus fort encore, notre pouvoir de les vaincre, si nous en avions la détermination. J’essaie de leur montrer qu’ils sont du mauvais côté des événements, qu’ils sont les véritables prisonniers d’un système aliénant qui envahit tout notre tissu social et qui finira par le désagréger, si nous ne luttons pas tous ensemble.

   Ils m’écoutent avec une bienveillante attention, dans l’indifférence, narquoisement, chacun selon l’apparence qui convient à sa fonction.

   Ils me laissent parler longtemps, très longtemps, assez pour que soudain, la netteté de mon discours politique me fasse sentir la poltronnerie de mon attitude. J’ai honte, soudain, de dévaloriser ainsi, en les proposant à ceux qui gagnent leur vie à le réprimer, un idéal qui est le but de la mienne.

   Je décide donc de me taire, mais avant que le dernier mot n’expire sur mes lèvres, l’homme au dossier sort une photo d’une chemise et me la met sous les yeux avec une brutalité stupéfiante : « Dis-moi qui est cet homme », m’ordonne-t-il d’une voix qui commande l’obéissance. Je constate avec soulagement que je le connais pas. Il le sait probablement, car sans attendre la réponse, il me présente une seconde photo : « Et celui-ci?  Allez, parle, c’est le temps, maintenant. » Cette fois, le visage m’est familier. J’ai souvent rencontré cette personne dans des réunions et des manifestations, mais j’ignore son nom. Toutefois, même si je l’avais déjà su, je ne m’en souviendrais sans doute pas, car je n’ai aucune mémoire des noms. Ce défaut qui, jusqu’à maintenant, m’a toujours profondément gênée, m’apparaît aujourd’hui comme un don du ciel. Je crains en effet depuis que je suis enfermée dans cette pièce, qu’ils en arrivent à me brutaliser, même si je n’ai rien à leur dire.

   Celui qui n’a cessé de me regarder avec insolence se penche maintenant au-dessus de la table approche son visage très, très près du mien et commence à me décliner des noms. Après chacun, l’homme au dossier répète : « Tu le connais? » Bien que la plupart me soient réellement étrangers, il se peut que je connaisse les personnes qui les portent. Je garde un silence obstiné et pour ne pas fléchir, je m’accroche à la vive irritation que me cause le tutoiement du policier, En réalité, je perçois de plus en plus clairement  que cet épisode de l’interrogatoire ne présente aucun autre intérêt pour eux que celui de m’énerver, qu’ils savent sur les personnes nommées et sur mes relations avec elles plus que je ne saurais leur en apprendre.

   Ils se taisent à leur tour, me dévisagent. Après quelques minutes, celui qui paraît gentil m’offre d’envoyer un des deux autres policiers me chercher un café, un sandwich même, si je le désire, car, il est probable, vu mon manque de collaboration, que l’interrogatoire se poursuive au-delà de l’heure du souper. La politesse et la neutralité de son ton, dans lequel perce néanmoins une légère ironie, me font courir des frissons dans le dos. M’apparaît, fulgurant, un fait que j’aurais dû saisir dès le début : c’est lui qui mène l’enquête, qui sait ce que veulent savoir de moi ceux qui manipulent les événements. Je me répète que je n’ai rien à redouter, ni pour moi, ni pour mes compagnons et compagnes de lutte, puisque nous avons toujours agi dans la plus stricte légalité. Quoiqu’il arrive, me dis-je fermement, je ne pourrai rien leur révéler qu’ils ne savent déjà. Je me conforte dans cette pensée, si bien que je me détends tout à fait. J’ai même le sentiment de dominer la situation, quand j’entends le chef-enquêteur affirmer sérieusement qu’il détient la preuve que je suis la responsable de l’agitation-propagande pour l’ensemble du mouvement révolutionnaire. « C’est vous, dit-il, qui coordonnez l’action de tous les organismes qui le composent, du FLQ au PQ, qui décidez des types, des lieux et des temps d’intervention de chacun, afin d’en assurer la cohésion et la cohérence. »

   Je demeure interdite, pendant plusieurs minutes, puis je pense que je ne verrai pas mes enfants, ni ce soir, ni demain. Ni peut-être pendant très longtemps, vais-je jusqu’à appréhender.

   Je sais maintenant, non plus seulement de manière intellectuelle, mais avec une certitude pénétrante que je suis à la merci d’un pouvoir qui me prendra pour cible, moi et tous ceux et celles qui le contestons avec une efficacité réelle ou redoutée, jusqu’à l’écrasement du final du mouvement qui nous porte et le menace. Je comprends dans toute sa signification que l’actuelle intervention de l’armée n’est pas un accident de parcours du fédéralisme canadien, qu’il s’inscrit dans sa logique même qui est celle de toute l’histoire canadienne, depuis la Conquête anglaise. Nous sommes le peuple vaincu que les conquérants chercheront à écraser par tous les moyens adéquats aux rapports de force en présence, chaque fois qu’ils nous prendront en flagrant délit de volonté d’existence autonome. Ils ne reconnaîtront jamais la plénitude de notre identité nationale et notre droit à l’autodétermination qui en découle. Ils nous enverront l’armée chaque fois qu’ils nous croiront prêts à assumer notre souveraineté et ils nous vaincront tant que nous ne le serons pas réellement, tant que nous n’oserons pas lever l’interdit d’indépendance que le colonialisme a ancré au fond de notre âme collective.

*

   Hier, nous avons reçu la visite d’un homme faux. (2) Il préside, semble-t-il, une commission chargée d’enquêter sur nos conditions de détention. Ami du premier ministre du Canada, avec qui il a beaucoup voyagé, il partage son mépris pour le peuple québécois. Je l'ai rencontré, une première fois, alors qu’il était propriétaire et directeur d’une maison d’édition. Bien qu’il ait connu le motif de ma demande d’un rendez-vous : obtenir sa souscription au financement du journal L’indépendance, il me l’avait accordé. Ne pouvant, au risque de les perdre, déverser sa rage sectaire sur les écrivains toujours plus nombreux à opter pour l’indépendance, en ces premières années de la décennie soixante, il s’était rabattu sur moi. Sans doute policier dans l’âme, il m’avait laissée exposer mes convictions avant de me refuser sa contribution, en clamant que « Si jamais le Québec devient un pays indépendant, je le quitterai pour toujours avec ma femme et mes enfants. »

   Petit d’apparence, cet homme est encore plus petit d’être. Heureusement pour nous, cependant, il se targue de grandeur, de magnanimité même. Ainsi, sa visite nous a valu le droit à la cantine, à la brosse à dents et à la douche quotidienne, au papier et au crayon, et grand bien lui fasse, aux livres.

   Depuis hier soir, donc, faute d’avoir reçu encore aucun livre, nous nous gavons des friandises de la cantine de Parthenais : chips, chocolat, cacahuètes, coca-cola, lait, gâteaux. Comment exalter pour la postérité la douce saveur d’un may west fondant la bouche, délicieusement arrosée d’une gorgée de lait froid. Je ne le sais pas, mais je sais que je ne rêverai plus de la petite madeleine de Proust. Sans doute faut-il être dans des conditions d’esprit un peu exceptionnelles pour se pénétrer à jamais d’un goût, comme pour vouloir le retrouver.

   Nous sommes à la fin de deuxième soirée, après la visite du petit homme. Recroquevillée, genoux à la hauteur des seins, sur mon étroit lit de fer fixé au plancher, le seul meuble de la cellule,  je lis, éperdue de bonheur, Kamouraska d’Anne Hébert. J’ai reçu le livre au début de la soirée. Michel Chartrand, lui-même emprisonné, me l’a fait parvenir du dixième étage où sont détenus les hommes. Je pensais bien qu’un homme aussi ardemment engagé, et depuis longtemps, dans la lutte ouvrière contre les multiples formes d’exploitation et d’aliénation qui soumettent la société québécoise toute entière à la domination étrangère, avait dû être arrêté, mais je ne le savais pas avec certitude. Et maintenant, j’ai peine à croire qu’on détienne aussi longtemps un homme de sa renommée, acquise précisément par le retentissement sur tous les toits de son cri de révolte. Qui donc peut croire un seul instant, et tenter de le faire croire, qu’il se serait caché pour agir. Mon étonnement est encore plus grand néanmoins de constater que lui-même sache que je suis ici. Les hommes auraient-ils droit à des informations que nous n’avons pas? L’inégalité des conditions sociales de vie entre les hommes et les femmes s’étendraient-elles jusqu’à la prison, jusque dans le décompte des privations?

   Pour le moment, toutefois, je suis comblée. Je lis un grand roman qui m’emportent dans des paysages dont je ne me rassasierai jamais. Mon esprit nage dans la joie, mon corps m’échappe vivant avec les personnages. La vie est merveilleuse, vraiment, si pleine de dons, qu’il suffit de savoir accueillir.

   Elle est pleine d’horreur aussi, il est vrai. La matrone pousse la porte de ma cellule. Deux policiers l’accompagnent. Elle me dit de prendre mes affaires et de la suivre. Je me demande, partagée entre l’incrédulité et un espoir qui se rue sauvagement en moi, si je suis libérée. « Dépêchez-vous », m’ordonne un des policiers qui se tient dans l’encadrement de la porte, derrière la matrone. « N’oublie pas de téléphoner à ma mère, à mon chum, à mon père, à ma sœur », me disent mes compagnes, toutes en même temps. Afin de vérifier si je les ai bien mémorisés, au cours de nos répétitions quotidiennes, je redis, une fois de plus, les numéros donnés par chacune, faisant fi de l’impatience manifestée par les policiers qui n’ont pas le droit d’entrer dans nos cellules. Je promets aux filles de téléphoner chez elles, sitôt arrivée chez moi, et leur exprime mon regret de les quitter sans les avoir vues, sans pouvoir leur serrer la main.

   En marchant entre les deux hommes qui refusent de me dire où ils me conduisent, je me dis, ayant subi un troisième interrogatoire, l’après-midi même et ayant pu apporter mes choses, qu’ils m’amènent sûrement dans un quelconque bureau où je devrai remplir et signer des formulaires de sortie. 

   Mais nous ne franchissons pas la dernière porte du corridor. Quelques pas avant de l’atteindre, nous empruntons à gauche, un autre corridor, puis immédiatement encore à gauche, un troisième où je reconnais un bloc de cellules parfaitement identique à celui que je viens de quitter. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive que je suis poussée à l’intérieur de l’une d’elles. Personne ne parle, personne ne me salue. Seul résonne le claquement de la porte.

   Je m’assieds sur le lit, mon esprit rempli d’idées confuses, mes yeux mouillés de larmes, ma gorge serrée, lasse, frissonnante. Je m’apaise vite, pourtant, inconsciemment frappée par une différence bienfaisante entre cette cellule et l’autre : le néon est éteint. Je remarque bientôt que je suis dans une bienfaisante pénombre. Je m’allonge, confiante de pouvoir enfin dormir. C’est ne pas compter avec ma peine de me sentir plus éloignée que jamais de mes enfants. Je la laisse m’envahir, chasser toute autre peine, toute angoisse, toute colère, toute peur.

   Je suis près de m’endormir ou, peut-être de me réveiller. Je sors en tous cas d’un profond assoupissement, agressée par l’inévitable bruit des portes ouvertes ou refermées. Une femme vient d’entrer dans la cellule voisine. Je l’entends qui maugrée, tout en pleurant. Je m’empresse de lui signaler ma présence. Nous nous présentons. Je ne la connais pas. Elle ne me connaît pas. Elle revient d’un interrogatoire, le premier de six où elle n’a pas été dévêtue jusqu’à la taille, ou giflée, ou laissée debout pendant des heures avec l’obligation de tenir les bras en croix, ou insultée de quelque autre manière. Je n’en crois pas mes oreilles, ni ma chance de n’avoir pas subi ces affronts. Enfin, pas encore. Mais d’avoir été transférée ici ne me rassure pas. Je n’ose poser plus de questions à cette femme qui semble épuisée et dont je ne connais que le nom qui ne me dit rien. Nous gardons le silence assez longtemps, puis elle se met d’elle-même à parler. Elle est la sœur de deux des hommes soupçonnés de l’enlèvement et de la mort du ministre du travail du gouvernement québécois. (3) Elle-même n’a jamais milité dans aucun organisme ni pour aucune cause. Au cours de ses interrogatoires, elle n’a jamais prononcé aucun autre mot que ses non et prénom. J’entends dans sa voix et dans sa manière de parler qu’elle ne fléchira jamais, même sous les pires tortures. J’éprouve pour elle une admiration qui me la fait tout de suite aimer et qui me réconforte. Je me réjouis presque de me retrouver ici, même si de ne pas savoir pourquoi continue de m’inquiéter.

   Plus elle parle, plus elle m’étonne. Non seulement n’est-elle pas une militante, mais elle ne s’est jamais intéressée à la politique. Au moment de son arrestation, elle ne savait même pas qui est le premier ministre du Québec.(4) Cette ignorance me renverse d’abord, mais à y regarder de plus près, vu son aveu pour son indifférence pour la chose politique, il me paraît presque normal qu’elle n’ait jamais remarqué ce ver de terre, incapable de la moindre position verticale. À bien y penser, j’apprendrais sans surprise qu’il soit pour quelque chose dans l’intervention de l’armée. Peut-on attendre d’un tel homme rien d’autre qu’un acte de lâcheté comme contribution à l’histoire?

   Les néons s’illuminent. Arrive le petit déjeuner. Nous avons parlé toute la nuit. Détenue ici, seule, absolument seule, Lise Rose vient d’avoir sa première conversation, depuis le 16 octobre. Elle est peintre et elle vit à la campagne. Elle m’a parlé des quinze sortes de bleu que peut prendre le ciel à ses yeux  et des multiples ombres répandues par le même arbre sous le même soleil. De ses frère, elle m’a seulement dit qu’elle les aimait.

   Je crois comprendre que je dois au petit homme d’avoir été amenée ici. Il doit avoir recommandé aux autorités de ne plus tenir Lise Rose dans l’isolement complet, également de ne plus la violenter au cours de ses interrogatoires, toutes choses qui ternissent inutilement sa belle vision du Canada.

*

   Six novembre. Vingt et unième jour de détention. Nous sommes réunies dans une petite pièce rouge, depuis plusieurs minutes. Nous ignorons le lieu et la cause de notre rassemblement. Deux policiers se tiennent devant l’ascenseur qui nous a conduites ici, deux autres, de chaque côté d’une porte qui ouvre sans doute sur le lieu où ils nous amèneront. Ils exhibent une attitude solennelle fort intrigante qui ajoute au mystère de la situation et qui, sans nous imposer silence, nous oblige tout de même à parler peu et à voix basse. Nous émettons quelques hypothèses pouvant expliquer notre présence commune ici et l’attente qui se prolonge, tout en espérant saisir sur le visage des policiers si l’une ou l’autre repose sur quelque fondement. Malheureusement, ils demeurent parfaitement impassibles.

   Enfin, la porte s’ouvre. Devant moi, un immense trou noir vers lequel un policier me pousse en entendant prononcer mon nom. Des projecteurs m’aveuglent aussitôt et la voix d’un homme que je ne connais pas m’accuse d’appartenance au FLQ, me prévient que je n’ai droit ni à une enquête préliminaire, ni à un procès avec jury et que je suis passible de cinq ans d’emprisonnement. Il se tait pendant deux ou trois secondes et me demande : « Coupable ou non coupable ? »

   L’hébétement me laisse sans voix. Je comprends bien que je suis dans une cour de justice, que la salle est remplie de journalistes et qu’une voix m’accuse d’appartenance au FLQ, mais je n’ai qu’une image en tête , celle de mes enfants devenus grands, sans que j’aie pu les voir grandir, sans que j’aie pu vivre avec eux ces jours importants de nos vies. Elle occupe si entièrement mon esprit et me torture d’une manière si intolérable que tout ce qui suit se passe en dehors de moi. J’entends bien la voix qui répète la question et je vois bien un homme qui s’approche de moi, en se déclarant mon avocat, (5) et qui me conseille de ne pas répondre, mais cela ne m’atteint pas. Le policier qui m’a poussé dans la salle, m’en retire bientôt, tandis qu’un autre pousse J.D. qui est appelée à son tour.

*

   Dix décembre. J. et moi serons libérées, cet après-midi. Nous sommes maintenant détenues à la prison des femmes, plus communément appelée Tanguay, depuis le 8 ou 9 novembre, je ne sais pas bien. Nous avons reçu un membre ou deux de notre famille, correspondu avec les autres, appris la mort du général De Gaule. Avons appris tout ce qu’il est possible de savoir sur les « les événements d’octobre. »

*

   Seize octobre 1989. Il fait beau. Le ciel est infiniment bleu et montent vers lui, portées par le souffle d’un vent bruissant, les mille flamboyances de l’automne. Je marche lentement dans le verger baigné dans la chaude lumière du début de l’après-midi. Les pommes tardives encore accrochées aux arbres captent les rayons du soleil et les diffusent en tremblements scintillants. De l’érablière voisine, s’échappe en bouffées odorantes, habituelles en cette saison, la vie à jamais attrayante des sous-bois. Je jouis pleinement de la somptuosité de l’heure, même si m’assaille avec insistance la question qui interpelle ma pensée depuis aussi longtemps que je pense. Réussirons-nous jamais à franchir les limites aliénantes que le colonialisme a tracé autour de nos élans, par la violence ou à coups de législations abusives, toujours à force de dénis de justice, de mensonges, de mépris?

   Seize octobre 1989. La vie, généreuse, a aussi voulu que tu naisses un seize octobre, Simon, mon premier petit-fils. En ce jour anniversaire de ta naissance, portée par la joie de te voir, bientôt, au milieu de la fête, je m’abandonne à ma confiance naturelle, je me laisse aller à mon désir de croire qu’un jour prochain, mes questions fuiront d’elles-mêmes, épouvantées par le non-sens des situations qui les soulevaient.

   Je suis arrivée au sommet de la colline d’où je peux voir se déployer la douceur du paysage estrien, liséré par les monts arrondis des Appalaches. J’ai beau admirer, chaque jour, en toutes saisons, par tous les temps, ce vrai paradis, ce paradis inconnu des mythes, je ne m’en lasse jamais, toujours étonnée de n’avoir pas encore été foudroyée par un tel excès de splendeur. 

   Certainement parce que la vie m’aime et qu’elle ne veut pas que je meure avant que nous ayons pu vivre ensemble, ne serait-ce qu’un seul jour, dans l’épanouissement  de notre patrie souveraine. En ce jour anniversaire de ta naissance, mon cher petit-fils, je t’offre mon engagement à lutter sans fin pour l’avènement d’un octobre de lumière.
 

(1) Pierre Elliott-Trudeau.
(2) Jacques Hébert.
(3) Pierre Laporte.
(4) Robert Bourassa.
(5) Serge Ménard.

 

 


 
 
 
 
 
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